Dans le violent État de Guerrero, où 2318 homicides ont été dénombrés en 2017, il n’y a presque pas d’industries, et les gens continuent à cultiver le pavot à opium pour subsister.

Le fentanyl menace... les producteurs de pavot

TLACOTEPEC — Dans les montagnes de l’État de Guerrero, au sud du Mexique, des centaines de familles dépendent pour subsister du pavot à opium, une plante permettant de produire la gomme d’opium, précurseur de l’héroïne.

Mais l’émergence du fentanyl, un opioïde synthétique 50 fois plus puissant que l’héroïne, a provoqué la chute du prix du kilo de gomme d’opium et menace ces familles démunies, qui subsistent grâce à cette culture illégale.

«C’est la pire année que nous ayons vécu, ça ne couvre même pas les dépenses», déplore sous couvert d’anonymat un jeune agriculteur de 24 ans qui a commencé à planter du pavot à opium à l’âge de 11 ans.

Devant son petit champ dissimulé parmi les montagnes sèches près de la ville de Tlacotepec, au centre de l’État, le jeune homme explique que le prix est passé d’environ 811 dollars le kilo à seulement 450 dollars.

«Depuis l’apparition des drogues synthétiques, nous ressentons une différence, les prix ont chuté», dit-il pendant qu’un autre agriculteur inspecte le système d’irrigation du champ.

Selon Mike Vigil, ancien agent de l’agence antidrogue américaine, la DEA, les cartels de drogue vont à l’avenir de plus en plus se consacrer à la production de fentanyl.

«Il est dans l’intérêt d’un trafiquant de drogue de produire du fentanyl ou de l’importer de Chine parce que c’est moins risqué», explique-t-il.

«S’ils cultivent du pavot, les autorités peuvent le fulminer, et la police ou l’armée peuvent aussi découvrir les laboratoires».

M. Vigil anticipe un fort impact de cette drogue synthétique au Mexique comme aux États-Unis.

«Cela va accroître le problème de l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis. Et cela va aussi provoquer de la violence du fait de la concurrence entre cartels», prévient-il.

Seule source d’emploi

Dans le violent État de Guerrero, où 2318 homicides ont été dénombrés en 2017 — chiffre le plus élevé de tout le pays —, il n’y a presque pas d’industries, et les gens continuent à cultiver le pavot à opium pour subsister.

Fin mars, des habitants ont empêché l’armée mexicaine de détruire des plantations illicites.

La culture du pavot à opium «est devenue une tradition, il n’y a pas d’autre source d’emploi», commente un autre habitant de cette région.

«Et tu sais qu’à tout moment, les autorités peuvent te tomber dessus» et détruire la plantation.

Non loin de là, les traces d’un champ de pavot coupé à la machette par des militaires mexicains, juste avant la floraison, sont encore visibles.

L’armée mexicaine a indiqué avoir détruit l’an dernier 28 751 hectares de pavot à opium, soit une hausse de près de 30 % par rapport à 2016.

Malgré ces destructions et l’irruption du fentanyl, la surface cultivée de pavot à opium n’a cessé de croître.

«C’est le cas dans tout l’État [du Guerrero]», précise Illades.

L’agence antidrogue américaine (DEA) confirme que «l’augmentation de l’utilisation du fentanyl mélangé à l’héroïne n’a pas encore eu d’impact sur la culture du pavot au Mexique».

L’héroïne est responsable, avec le fentanyl et d’autres analgésiques, d’une forte épidémie d’opioïdes aux États-Unis.

Début mars, le gouvernement américain a indiqué avoir enregistré une augmentation de 30 % des surdoses liées à ces substances entre 2016 et 2017.

Le Mexique reste le plus grand fournisseur d’héroïne des États-Unis.

Point d’entrée

Selon l’ONU, le Mexique, qui a enregistré en 2017 près de 25 000 meurtres — le chiffre le plus élevé en deux décennies —, est désormais le point d’entrée du fentanyl venu de Chine.

Dans un rapport de 2017, le DEA a reconnu que les marchés pour l’héroïne et le fentanyl sont connectés.

«Certains indicateurs suggèrent que le fentanyl affecte significativement le marché de l’héroïne, voire dans certains cas le supplante», indique le rapport.

Malgré cela, dans les montagnes du Guerrero, «les gens continuent d’espérer que les prix augmenteront à nouveau», indique le jeune agriculteur, devant ses plantes qui n’ont pas encore fleuri et devraient produire environ cinq kilos de gomme d’opium.