Un pompier de Los Angeles devant un mur de feu qui a ravagé Malibu, en Californie, le 24 novembre 2007.
Un pompier de Los Angeles devant un mur de feu qui a ravagé Malibu, en Californie, le 24 novembre 2007.

L’âge du feu? Pourquoi la planète brûle

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
La planète brûle. En Australie, le feu a ravagé un territoire trois fois plus grand que la Belgique. Depuis 2017, des méga-feux ont frappé le Portugal, la Grèce, le Brésil, la Sibérie, la Californie et l’Ouest canadien. À chaque fois, on accuse le réchauffement climatique. Mais le climat n’explique pas tout. Le triomphe du feu, c’est souvent le produit de la bêtise humaine. Un combustible abondant, voire inépuisable.

Les images des méga-feux d’Australie ressemblent à un cauchemar. Ou à un film catastrophe. Il fait noir en plein jour. Des pompiers fuient un mur de feu de 60 mètres de hauteur, qui se déplace à la vitesse d’un cheval au galop. Des milliers de personnes sont cernées par les flammes, sur une plage. Des secouristes récupèrent les carcasses encore fumantes de koalas, au milieu des cendres. Une tornade de feu renverse un énorme camion de pompier, comme un fétu de paille. 

Parfois, les brasiers de ce genre deviennent si intense qu’ils engendrent un micro-climat. Les immenses nuages de fumée produisent des orages secs, avec de nombreux éclairs. Comme lors d’éruptions volcaniques. Le 4 janvier, une tempête générée par le feu a balayé une station météo à Cabramurra, au sud de Sydney. Le vent soufflait à 130 km/h. Le mercure a grimpé à 70 degrés ºC, soit la température idéale pour cuire un hamburger. (1)

L’air est devenu irrespirable dans plusieurs grandes villes australiennes. Les Internationaux de tennis de Melbourne ont été perturbés. La fumée se moque des frontières. Bientôt, elle a coloré en orange les glaciers de la Nouvelle-Zélande, distante de 600 kilomètres. Après quelques jours, elle voyageait jusqu’au Chili et en Argentine, à plus de 11 000 kilomètres de distance. (2) Toute proportion gardée, c’est comme si la fumée d’un feu brûlant à Québec se rendait à New Delhi, en Inde.

Tous en zone rouge

Certains diront que l’Australie en a vu d’autres. En 1974-1975, des feux de brousse ont ravagé 15% du territoire. Plus près de nous, le 7 février 2009, le nord de Melbourne a été balayé par un gigantesque incendie, poussé par des vents de 100 km/h. Le désastre, surnommé le «samedi noir», a fait 173 victimes. (3) Sur ce continent aride, le feu est si omniprésent que certains rapaces ont appris à l’utiliser! Ils se servent de branches enflammées pour mettre le feu aux buissons où se cachent une proie! (4)

Un pompier combat les flammes qui sont en train d’engloutir une maison, à Bundanoon, dans l’état de la Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, le 23 janvier 2020

Pourtant, tout au long de l’année 2019, un désastre d’une ampleur inédite se préparait. Le pays entrait dans sa troisième année de sécheresse. L’été 2018-2019 avait été le deuxième plus chaud jamais enregistré. (5) Plusieurs régions ressemblaient à des boîtes d’allumettes qui ne demandent qu’à brûler. La prochaine saison des feux s’annonçait plus longue et plus imprévisible que jamais.

En avril, un groupe de 23 anciens chefs des pompiers lance un cri d’alarme. (6) Le groupe supplie le premier ministre Scott Morrison de prendre des mesures extraordinaires. Il recommande notamment d’amener des avions-citerne de l’étranger. Un chef pompier cite un chiffre spectaculaire. «[Dans l’état de la Nouvelle-Galles du Sud] nous aurons sept grands avions citernes pour tout le territoire. Je reviens de la Californie. Ils en utilisent 30 pour lutter contre un seul feu.» (7) 

Le pays semble très vulnérable. Les banlieues de plusieurs villes s’étendent dans des zones où le risque d’incendie est considéré comme «extrême». Autour de Sydney, au moins 200 000 maisons sont situées dans cette zone rouge. (8)  Plusieurs provinces ont réduit les budgets consacrés à la prévention des feux. En région, la quasi totalité des 70 000 pompiers volontaires sont des bénévoles. (9)

On connaît la suite. Les feux de brousse ont commencé dès le mois de septembre. Le 18 décembre, avant même le début officiel de l’été (10), l’Australie connaît la journée la plus chaude de son histoire. Le mercure grimpe à 49,6 ºC dans la banlieue de Sydney. Il atteint 50 ºC dans la plaine aride de Nullarbor, au sud du pays.

Juste avant Noël, quand le premier ministre Scott Morrison revient en catastrophe de vacances familiales à Hawaï, il est déjà trop tard. Des centaines de feux ravagent le pays. Plusieurs pompiers ont trouvé la mort. Les dommages atteignent plusieurs dizaines de milliards $. (11)

L’âge du feu

Après l’Australie, à qui le tour? Depuis 2017, des méga-feux ont éclaté au Portugal, en Grèce, au Brésil, en Sibérie, en Californie et dans l’ouest du Canada. Les pessimistes parlent d’un «âge du feu». Pour eux, l’Australie constitue l’avant-goût d’un monde où le climat échappera à tout contrôle. L’été dernier, même l’Arctique a été touché par les pires feux de l’histoire. (12) Le pergélisol qui brûle? Est-ce plus ou moins improbable qu’une nuit de gel en enfer?

Pour l’instant, la plupart de spécialistes refusent de jouer les alarmistes. Mais les faits sont têtus. «La hausse des températures et les sécheresses prolongées concordent avec les prédictions du Groupe d’experts intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec), explique Alison Munson, professeur au département des sciences du bois de l’Université Laval. Tout cela favorise le feu.» Un coup d’oeil sur la météo le confirme. Dans la région de Canberra, la capitale australienne, le nombre de jours où le risque d’incendie est «très élevé» ou «extrême» devrait passer de 17 à 33, d’ici 2050. (13)

Une automobile et une embarcation parmi les cendres, après le passage du feu dévasteur, à Fort McMurray, en Alberta, le 1er juin 2016.

«En Australie, certains suggèrent de s’inspirer des techniques utilisées par les aborigènes depuis des milliers d’années, continue Mme Munson. Durant les périodes plus humides, ces derniers utilisaient des petits feux pour débroussailler le territoire. Mais il faut être prudent. Ce n’est plus le même climat. Ce qui fonctionnait il y a 100 ans peut être dangereux aujourd’hui.»

C’est entendu. Chaque méga-feu possède sa propre histoire. Au Brésil, on utilise le feu pour défricher la terre, au risque qu’il échappe parfois à tout contrôle. (14) Au Portugal et en Grèce, c’est l’inverse. Le feu prend naissance dans des régions dépeuplées. Les champs et les pâturages à l’abandon se couvrent de broussaille. Les sous-bois se tapissent de branchages. Autant de combustibles qui permettent aux feux d’atteindre des intensités jamais vues.

Au Portugal, des feux exceptionnels ont tué 117 personnes, en 2017. La catastrophe a été aggravée par les plantations d’eucalyptus, un arbre extrêmement inflammable mais très prisé par l’industrie du papier». «Malgré les risques, les habitants [les] plantent parce qu’ils poussent très vite et qu’ils représentent une source de revenus non-négligeables...» (15) 

Pour réduire les incendies, le pays a décidé de réduire les plantations d’eucalyptus et d’obliger les propriétaires à défricher un rayon de 50 mètres autour des habitations, sous peine d’amende. (16) On redonne  aussi du galon à un pompier en voie de disparition: la chèvre. À travers le pays, une quarantaine de troupeaux sont désormais chargés de «nettoyer» les flancs de collines en mangeant la broussaille. Commentaire d’un pompier amusé: «Superman n’est pas venu, alors nous avons appelé super-chèvre. C’est un peu moins rapide». (17) 

California Dreamin’

En matière de méga-feu, la Californie occupe une place à part. D’un côté, l’État se présente comme un élève modèle en matière de lutte contre les changements climatiques. Dès 2045, toute son électricité devrait provenir de sources d’énergie renouvelables. (18) Mais d’un autre côté, il joue avec le feu. Sans jeu de mots.

Un pompier tient son casque qui menace d’être arraché par une forte bourrasque. Un aperçu des conditions extrêmes qui prévalent près du feu qui menace une banlieue de San Diego, dans le sud de la Californie, le 22 octobre 2007.

Aujourd’hui, plus de 15% des habitations de la Californie se retrouvent dans des zones jugées «à haut risque» ou à «risque extrême» d’incendie. Cela représente plus de deux millions de maisons. (19) Que voulez-vous? Les logements sont rares et chers. Il faut construire. Les villes n’en finissent plus de s’étendre. 

Pendant ce temps, la chaleur augmente. De 2011 à 2017, la Californie a connu la plus grande sécheresse de son histoire. Plus de 130 millions d’arbres sont morts. Plusieurs scientifiques ont prévenu que ces carcasses desséchées vont produire des feux de forêt «d’un ampleur et d’une intensité jamais vues». (20)

Apparemment, tout cela n’inquiète pas trop la ville de Santa Rosa, dans la baie de San Francisco. En 1964, le feu «Hanley» avait détruit 108 maisons, sans faire de victimes. Cinquante-trois ans plus tard, en octobre 2017, le feu a ravagé le même endroit. Cette fois, le secteur était plus densément peuplé. Bilan: 2 000 maisons brûlées et 20 morts. (21)

Peu importe. À Santa Rosa, tout a été reconstruit, ou presque. Pour la deuxième fois. Non seulement les autorités n’ont pas exigé que les nouvelles constructions soient plus résistantes au feu, mais elles ont permis de contourner les règlements pour aller plus vite…

Et ça continue, comme si on s’acharnait à fournir plus de combustible aux feux à venir. Dans la vallée de Santa Clarita, une cinquantaine de kilomètres au nord de Los Angeles, on débute la construction du Newhall Ranch, un méga-projet immobilier qui comprend 21 000 bâtiments, incluant sept écoles publiques et un club de golf.


Vue aérienne de l’important panache de fumé dégagé par un méga-feu qui ravage les collines près de Malibu, en Californie, le 24 novembre 2007.

Croyez-le ou non, le projet est construit à l’endroit précis où un gigantesque feu de brousse a tout carbonisé, en décembre 2017! (21) Pour reprendre l’expression consacrée, ces gens ressemblent à l’optimiste qui entre dans un grand restaurant et qui compte sur la perle qu’il trouvera dans une huître pour payer l’addition...

Retour en Australie

Non, le monde n’en a pas fini avec les méga-feux. À croire qu’il faudra apprendre à regarder la nature d’un autre œil. Au Canada, par exemple, une scientifique du service des forêts vient de prévenir que 60% des villages autochtones sont situés près d’une zone propice à un méga-feu de forêt... (22)

En Australie, il est trop tôt pour connaître les impacts durables de la catastrophe. En attendant, le débat tourne à la géguerre entre conservateurs et les écologistes. Les écolos rappellent que le pays est le plus grand exportateur de charbon de la planète. Au rythme où vont les choses, l’Australie atteindra ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre vers... 2098. (23) 

Le gouvernement conservateur et ses alliés ne sont pas en reste. Au début, ils ont même tenté d’attribuer les feux exceptionnels à des incendiaires. Des ministres reprochent aussi aux écologistes de s’être opposés au ramassage du bois mort dans les forêts, au nom de leurs rêves «pseudo-naturels». (24)

À travers le monde, les grands feux d’Australie sont déjà passés au second plan. La progression du coronavirus chinois prend toute la place. Même que si le feu pouvait parler, il emprunterait une citation de René Lévesque, prononcée dans un tout autre contexte: «Si j’ai bien compris, vous êtes en train de me dire : à la prochaine fois.» 


Notes

(1) «Never Seen Anything Like It»: The Australia Bush Fires Are Generating Vast Areas Of Violent Weather, The Washington Post, 6 janvier 2020.
(2) Smoke From Australia’s Fires Has Traveled 6,800 Miles Across the Ocean to Chile, Newsweek, 7 janvier 2020.
(3) Horrific, But Not the Worst We’ve Suffered, The Sydney Morning Herald, 11 février 2009.
(4) «What Australia Needs Is More Fires, But the Right Kind, Der Spiegel, 21 janvier 2020.
(5) Australie: une sécheresse d’une intensité sans précédent, Libération, 17 janvier 2020.
(6) Former Fire Chiefs Warn Australia Unprepared For Escalating Climate Threat, The Guardian, 9 avril 2019.
(7) Former-Fire Chiefs «Tried to Warn Scott Morrison» to Bring in More Water-Bombers Ahead of Horror Bushfire Season, ABC News (Australian Broadcasting Corporation), 14 novembre 2019.
(8) Leafy Suburbs Put 1 millions Homes at Risk From Fires and Embers, The Sydney Morning Herald, 19 janvier 2014.
(9) Un désastre qui place l’Australie devant ses responsabilités, La Libre Belgique, 17 janvier 2020.
(10) Dans l’hémisphère sud, le solstice d’été arrivait le 22 décembre 2019.
(11) Climate Change or Poor Policy? As Australia’s Wildfires See Some Relief, Blame Game Ascend, Fox News, 17 janvier 2020.
(12) L’arctique en proie aux pires feux de forêt de tous les temps, Radio-Canada, 27 juillet 2019.
(13) Le réchauffement accroît les risques d’incendies aussi en Europe, Le Soir, 20 janvier 2020.
(14) Feux de forêt au Brésil: comprendre les causes humaines en six points, ici.radio-canada.ca, 24 août 2019.
(15) Le Portugal brûle de chaud, Le Courrier Picard, 22 juillet 2019.
(16) Pourquoi le Portugal est-il si vulnérable aux incendies? Le Vif. 24 juillet 2019
(17) Contre les incendies, les chèvres «sapeurs» au secours des forêts portugaises, Agence France Presse, 11 octobre 2018.
(18) California Approves Goal For 100% Carbon-Free Electricity by 2045, The Sacramento Bee, 10 septembre 2018.
(19) The Increasing Risk of Wildlife and Insurance Implications, The Center for Insurance Policy and Research, mars 2018.
(20) Has the Climate Crisis Made California Too Dangerous To Live In? The Guardian, 29 octobre 2019.
(21) In Wild-Fire Prone B.C. and California, Urban Sprawl and Bad Planning Are Fuelling Future Infernos» What Can We Do? The Globe and Mail, 3 septembre 2018.
(22) Despite Wildfires And Drought, California Keeps Building, The Wall Street Journal, 1er novembre 2019.
(23) How Does a Nation Adapt to Its Own Murder? The New York Times, 25 janvier 2020.
(24) Un désastre qui place l’Australie devant ses responsabilités, La Libre Belgique, 17 janvier 2020.