Le directeur par intérim du renseignement national Joseph Maguire prête serment avant son témoignage à Washington, jeudi.

La crise s’aggrave pour Trump

WASHINGTON — Le scandale qui secoue la Maison-Blanche s’est fait encore plus retentissant jeudi avec la publication des accusations d’un lanceur d’alerte, qui reproche à Donald Trump d’avoir «sollicité l’ingérence» de l’Ukraine dans sa campagne de réélection et à son entourage d’avoir essayé de garder cette démarche secrète.

À quelque 400 jours du scrutin, le président américain est sous la menace d’une procédure de destitution qui a peu de chances d’aboutir, mais représente la crise la plus aiguë de son mandat.

«C’est une honte», les démocrates se conduisent «comme des pirates», «il doit y avoir un moyen de les arrêter», a éructé le milliardaire républicain, visiblement touché par ce qu’il qualifie à la fois de «blague» et de «pire chasse aux sorcières de l’histoire des États-Unis».

De son côté, l’opposition l’a comparé à un «chef mafieux» et s’est emparée jeudi du document du lanceur d’alerte pour accuser la Maison-Blanche d’avoir cherché à «étouffer» le scandale.

Celui-ci est né d’un appel téléphonique, il y a deux mois, entre Donald Trump et son homologue ukrainien. Lors de leur échange, le président américain a demandé à Volodymyr Zelensky d’enquêter sur l’ancien vice-président démocrate Joe Biden, bien placé pour l’affronter lors de la présidentielle de 2020.

La conversation a perturbé un mystérieux lanceur d’alerte, membre des services de renseignement qui, début août, a transmis ses inquiétudes à sa hiérarchie.

Le président «a utilisé les capacités de sa fonction pour solliciter l’ingérence d’un pays étranger dans l’élection de 2020», dénonce-t-il dans ce document, rendu public après un bras de fer entre le Congrès et l’exécutif.

Employé de la CIA?

Le lanceur d’alerte, dont l’identité n’a pas été révélée, précise ne pas avoir directement assisté à l’appel, mais avoir échangé avec plus d’une demi-dizaine de responsables «très perturbés» par l’échange.

Des responsables auraient déclaré au lanceur d’alerte que les avocats de la Maison-Blanche leur avaient «ordonné» de retirer la transcription électronique du système informatique dans lequel ces transcriptions sont généralement conservées pour être coordonnées, finalisées et distribuées aux représentants du Cabinet.

«Cet ensemble d’actions m’a fait comprendre que les responsables de la Maison-Blanche avaient compris la gravité de ce qui s’était passé lors de l’appel», indique le rapport.

D’après le New York Times, le lanceur d’alerte serait un employé de la CIA qui fut un temps détaché à la Maison-Blanche.

Ses avocats ont reproché au journal de mettre leur client en danger «pas seulement sur le plan professionnel, mais aussi personnel».

«Vous savez ce qu’on faisait au bon vieux temps [...]. Les espions et la trahison, on traitait ça un peu différemment d’aujourd’hui...», a d’ailleurs glissé Donald Trump lors d’un échange privé, qui a fuité dans le Los Angeles Times.

Officiellement, la Maison-Blanche minimise la portée de son signalement, «une compilation de récits de troisième main et d’articles de presse» qui ne montre «rien d’inapproprié».

Mais pour la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, le lanceur d’alerte a mis au jour «une manœuvre pour étouffer» l’affaire.

«Nous devons mener une enquête pour clarifier les faits», a poursuivi Mme Pelosi, qui a longtemps freiné l’aile gauche du parti démocrate désireuse d’initier une procédure de destitution contre Donald Trump.

Mais, a-t-elle ajouté, «le mépris du président pour la Constitution est chaque jour plus évident».

Le rôle de Giuliani

Le document de neuf pages rendu public jeudi suggère aussi que l’avocat personnel de M. Trump, Rudy Giuliani, a joué un rôle central dans cette affaire. Selon de nombreuses sources, M. Giuliani se serait rendu à Madrid une semaine après l’appel pour rencontrer l’un des conseillers de M. Zelenskiy. Cette réunion aurait constitué un suivi de la conversation téléphonique entre les deux dirigeants.

Le document devrait aussi raviver les questions relatives aux activités de M. Giuliani — qui, selon la plainte, a alarmé les responsables gouvernementaux en contournant les «processus décisionnels en matière de sécurité nationale». M. Giuliani, un fidèle partisan de M. Trump, a communiqué à plusieurs reprises avec les conseillers du président ukrainien dans les jours qui ont suivi l’appel téléphonique.

Les comités du renseignement de la Chambre et du Sénat ont invité le lanceur d’alerte à témoigner, mais il n’est pas certain que cette personne comparaisse.

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La plainte d’un lanceur d’alerte a été publiée avant le témoignage prévu de Joseph Maguire, le directeur par intérim du renseignement national, jeudi.

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CE QUE DIT LE LANCEUR D’ALERTE CONTRE DONALD TRUMP

Le Congrès américain a rendu publique jeudi la lettre d’un lanceur d’alerte au sujet du président des États-Unis, Donald Trump, fondée principalement sur le contenu d’un appel entre M. Trump et son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, le 25 juillet 2019.

Voici les principaux points de cette lettre de neuf pages.

Sources

Le nom de l’auteur du signalement n’est connu pour l’instant que de l’inspecteur général du Renseignement national. Le lanceur d’alerte écrit dans sa lettre qu’il tient ses informations de plus d’une demi-douzaine de responsables américains.

Dissimulation

La Maison-Blanche est accusée d’avoir enregistré le compte-rendu de l’appel téléphonique sur un serveur réservé aux contenus classés ou sensibles, utilisés par le Conseil de sécurité nationale pour par exemple des opérations de renseignement. D’ordinaire, ces comptes-rendus de conversations sont placés sur un serveur permettant au reste de l’administration et aux ministres de les consulter.

«Des responsables de la Maison-Blanche m’ont raconté qu’ils avaient été ‘’enjoints’’ par les avocats de la Maison-Blanche de retirer la retranscription électronique du système informatique où de telles retranscriptions sont d’ordinaire conservées», écrit le lanceur d’alerte.

En annexe, il ajoute: «D’après des responsables de la Maison-Blanche à qui j’ai parlé, ce n’était ‘’pas la première fois’’ sous cette administration qu’une retranscription présidentielle était placée dans ce système (...) purement dans le but de protéger des informations politiquement sensibles, et non sensibles d’un point de vue de sécurité nationale».

Ingérence

Le motif du signalement du lanceur d’alerte est explicitement écrit dès le deuxième paragraphe: «Dans le cadre de mes fonctions officielles, j’ai été informé par plusieurs responsables du gouvernement américain que le président des États-Unis utilisait les capacités de sa fonction pour solliciter l’ingérence d’un pays étranger dans l’élection de 2020 aux États-Unis».

Le 25 juillet, après quelques banalités, le président Trump «a utilisé le reste de l’appel pour promouvoir ses intérêts personnels», en l’occurrence:

- enquêter en Ukraine sur son rival politique Joe Biden (candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine de 2020) et son fils Hunter;

- enquêter sur une origine ukrainienne aux accusations d’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016;

- et rencontrer «deux personnes explicitement désignées par le président comme ses émissaires personnels» sur ces sujets, l’ancien maire de New York Rudy Giuliani, et le ministre de la Justice Bill Barr.

Canaux parallèles et pressions

Le lanceur d’alerte retrace enfin les voyages et déclarations de Rudy Giuliani en tant qu’«émissaire» de M. Trump. Il rapporte ainsi une rencontre de M. Giuliani à Madrid vers le 2 août dernier avec un conseiller du président ukrainien nommé Andriy Yermak.

Il explique aussi avoir appris de sources gouvernementales que le nouveau pouvoir ukrainien avait reçu le message que la relation entre les deux présidents dépendrait de la volonté de M. Zelensky de «jouer le jeu», avec l’aide militaire américaine à l’Ukraine dans la balance. En juillet, M. Trump a ainsi ordonné personnellement la suspension de cette aide, écrit le lanceur d’alerte.