Six personnes ont été arrêtées jusqu’à présent. Parmi eux: le directeur d’une agence régionale d’inspection des bâtiments et le directeur général de la société propriétaire du centre commercial.

La colère monte en Sibérie, après l’incendie ayant tué 64 personnes

Emprisonnée à l’intérieur d’une salle de cinéma d’un centre commercial alors à la proie des flammes, Vika Pouchankina, une fille de 11 ans, a téléphoné à sa tante.

«J’étouffe! Dis à maman que je l’aime!», lui a confié, paniquée, l’infortunée jeune fille.

La tante a alors perdu la connexion, raconte celle-ci à l’Associated Press.

L’incendie a provoqué, le 25 mars, la mort de 64 personnes, dont 41 enfants. Cette tragédie tourmente leurs proches qui n’éprouvent pas seulement une douleur légitime, mais aussi une sourde colère devant l’absence de considération pour la vie humaine.

Ces proches - et d’autres personnes en Russie - se demandent pourquoi les portes des sorties d’urgence du centre commercial étaient fermées à clé, pourquoi le système d’alarme ne s’est pas déclenché. Ils s’interrogent aussi si l’immeuble respectait les normes de construction, si les inspecteurs ont fermé les yeux sur des infractions parce qu’ils sont corrompus.

Les résidants de Kemerovo, une ville de la Sibérie située à 3000 km à l’est de Moscou, sont à la fois peinés et furieux devant l’insensibilité dont ils accusent les autorités. Le gouverneur régional n’est pas venu visiter la scène du drame. Le président russe Vladimir Poutine a attendu deux jours avant de déclarer un deuil national.

Les autorités ont balayé leurs plaintes, les accusant de faire de la politique, mais le gouverneur a démissionné dimanche.

«Cette tragédie reflète tous les problèmes de la Russie: la corruption de fonctionnaires qui ferment les yeux sur les questions de sécurité contre les incendies, le travail non coordonné des équipes d’urgence, l’indifférence des autorités», résume Rasim Iaraliev, le président d’un groupe de citoyens qui réclament des réponses.

Vika Pouchankina était l’une des six écolières du village de Trechtchevski qui s’étaient rendues à Kemerovo. Pour elles, ce voyage était une récompense pour le bon travail en classe. Elles regardaient un dessin animé lorsque l’incendie s’est déclaré dans le centre commercial de trois étages.

Les six enfants figurent parmi les victimes. Leur professeur, Oksana Ievseieva, les avait laissées dans la salle pendant qu’elle magasinait. Elle se trouvait au rez-de-chaussée au début de l’incendie.

«J’ai supplié les gardiens de me donner un masque et de me laisser chercher les enfants. Ils m’ont dit qu’il y avait de la fumée partout et que je mourrais si j’y allais», raconte-t-elle.

Six personnes ont été arrêtées jusqu’à présent. Parmi eux: le directeur d’une agence régionale d’inspection des bâtiments et le directeur général de la société propriétaire du centre commercial.

Mais peu de gens croient aux promesses des autorités de mener une enquête approfondie sur la tragédie.

«On ne nous dit pas la vérité. Selon toute vraisemblance, personne n’a sauvé les enfants. On les a enfermés et on les a abandonnés», accuse Olga Begeza, dont la fille n’a pu accompagner ses amies parce qu’elle n’avait pas les 400 roubles (9 $ CAN) nécessaires pour le voyage.

«Il semble que nos vies ne comptent plus. C’est la seule chose que ma famille comprenne», ajoute-t-elle.

L’indifférence manifestée par les autorités n’échappe pas non plus à la critique des proches des victimes.

Même si Vladimir Poutine s’est rendu mardi à Kemerovo, il ne s’est pas adressé à la grande foule de manifestants qui réclamaient des réponses, protestaient contre la corruption et exigeaient le renvoi des autorités régionales.

Ksenia Pakhomova, une résidante de Kemerovo âgée de 24 ans, dénonce les chaînes publiques de télévision, les accusant d’être plus préoccupées de la réputation de M. Poutine que des souffrances de la municipalité.

«Les chaînes fédérales nous répètent qu’il est nécessaire de s’unir autour de Poutine, d’envoyer nos condoléances à Poutine. Qu’est-ce qui se passe ? J’ai l’impression de vivre dans une dystopie», dit cette partisane du principal adversaire politique du président russe, Alexeï Navalny.

De 2011 à 2015, le taux de mortalité dans des incendies a atteint 7,5 personnes par 100 000 résidants, le pire du monde industrialisé, selon Comité technique international de prévention et d’extinction du feu.

À Kemerovo, certains craignent que rien ne vienne enrayer cette tendance.

«La période de deuil va finir un jour, mais l’indifférence envers la population ne le sera jamais», déplore Mme Begeza.