Les gilets jaunes, le 24 novembre dernier, lors d’une mani­festation à Rochefort, dans le sud-ouest de la France.

Gilets jaunes: la révolte de la «France d'en bas»

Ils n’ont pas de véritable chef. Pas de programme. Pas d’idéologie. Ils se méfient des partis politiques, des syndicats et des médias. Pourtant, depuis deux semaines, ils mettent la France sens dessus dessous. Portrait des gilets jaunes, un mouvement qui sent le diesel, le gros vin rouge qui tache et les fins de mois difficiles.

C’est le ras-le-bol des banlieues éloignées et des campagnes. La révolte de la France d’en bas. Celle qui n’a pas les moyens de vivre en ville. Celle qui n’a pas le choix de se déplacer en voiture. Celle qui panique en voyant arriver les factures à la fin du mois. La France des gilets jaunes se sent pressée comme un citron. 

Étranglée par les taxes. Trahie par la politique.

Un chiffre résume le malaise. Depuis 10 ans, le budget annuel dont dispose une famille française typique a diminué de 660 $ CA.Pour les gens plus fortunés, ça ne change pas grand-chose. Pour les gilets jaunes, ça veut dire qu’il n’y a plus de marge de manœuvre. Adieu la soirée au cinéma. Les vacances. Les petites douceurs de la vie.

Le feu couve depuis longtemps. La hausse continue des prix de l’essence met le feu aux poudres. À lui seul, le diesel a augmenté de 30 % depuis janvier 2017. «Le prix des carburants, c’est comme le prix du blé sous l’Ancien Régime [la monarchie]», a dit le sociologue Jérome Fourquet, de la maison de sondage IFOP.2

Le gouvernement n’arrange rien en présentant les taxes sur l’essence comme «une nécessité écologique».

Sauver la planète ou payer son hypothèque? Le fossé qui sépare la France d’en haut et celle d’en bas tient en une phrase, gracieuseté d’un gilet jaune manifestant près de la frontière suisse : «les élites parlent de la fin du monde, quand nous, on parle de la fin du mois.»3

Une colère d’un genre nouveau

Grâce aux réseaux sociaux, la colère se répand à une vitesse stupéfiante. À la mi-octobre, sur le site Change.org, une pétition réclamant «une baisse des prix du carburant à la pompe» recueille 10 000 signatures. Quelques jours plus tard, elle atteint le chiffre de 370 000. En l’espace d’un mois, elle frise le million.

Les appels à l’action se multiplient. La révolte devient virale. Sur Facebook, une hypnothérapeute, Jacline Mouraud, interpelle le président Macron et son gouvernement. Elle les accuse de mener la chasse aux automobilistes. Les contrôles techniques, la hausse des prix du carburant, la multiplication des radars-photos, les péages, tout y passe. Elle se demande «où va tout le pognon».

Le vidéo (https://goo.gl/k3Rjm1) est vu plus de six millions de fois. Soudain, Monsieur Tout-le-Monde rêve de révolution.

«Macron démission»

Dès la fin du mois d’octobre, on voit apparaître des manifestations spontanées. Mais c’est le samedi 17 novembre que le mouvement signe son véritable acte de naissance. À travers la France, ils sont 300 000 gilets jaunes à bloquer des routes, des autoroutes et même des centres commerciaux. En tout, 2034 barrages sont recensés.

Une mobilisation nouveau genre, conçue sur les réseaux sociaux. Et totalement imprévisible. À peine 10 % des manifestations ont été déclarées à la préfecture de police, comme le voudrait la loi. Beaucoup de gilets jaunes ne connaissent rien aux manifs. Ils ignorent tout des règlements. Le plus souvent, ils s’en fichent complètement.

À Paris, quelques centaines de manifestants essayent d’atteindre le palais de l’Élysée, la résidence du Président, aux cris de «Macron démission». La police antiémeute les repousse à coups de grenades lacrymogènes. Un brin hystérique, la chaine de télévision BFM fait presque croire à une tentative de coup d’État.
Le bilan de la journée est lourd. Un mort et 528 blessés, dont 92 policiers. La victime est une manifestante de 63 ans, renversée par un chauffeur qui aurait «paniqué», sur un barrage routier, en Savoie.

«Au pif»

Le pouvoir semble dépassé par les événements. Et pour cause. Au soir des manifs, les sondages révèlent que jusqu’à 78 % des Français appuient les blocages!
Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, accuse l’extrême droite. Plus conciliant, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, jure qu’il a compris le message. Ce qui n’empêche pas le premier ministre, Édouard Philippe, de jouer les durs en répétant qu’il va «garder le cap».

En coulisses, on chuchote que le premier ministre Philippe a piqué une colère terrible. Monsieur est furieux que les services de renseignements n’aient pas prévu l’ampleur de la mobilisation. «On ne sait rien! se serait-il écrié. […] En ce qui concerne les gilets jaunes […] tout ce que l’on dit, c’est au pif».4

Le premier ministre n’en est pas à sa première colère. Le mois dernier, lorsqu’un journaliste lui a demandé si «tout remonte jusqu’à lui», le premier ministre a répondu : «non, seulement les emmerdes».5

La critique du journal Le Monde se montre sans pitié : «Le pouvoir se comporte comme un parent désorienté devant la révolte d’un adolescent [...].»6 Le Canard enchaîné ironise sur la cacophonie ambiante : «Les gilets jaunes, ça part dans tout l’essence».

Êtes-vous «prafiste»?

Au lendemain de la mobilisation du 17 novembre, le mouvement des gilets jaunes est plus disséqué et analysé qu’une grenouille dans un cours de biologie du secondaire.

On remarque que beaucoup de gilets jaunes ont un faible pour le Rassemblement national de Marine Le Pen (ancien Front national), même s’il ne faut pas généraliser. D’autres font partie des 20 ou 25 % de Français qui ne votent plus. Un phénomène qu’un sociologue, Brice Teinturier, rebaptise la «Praf-attitude», dans son livre Plus rien à faire, plus rien à foutre.7

Qu’est-ce que le PRAF? Dans sa version polie, il signifie : «plus rien à faire». De manière plus directe, il veut dire : «plus rien à foutre». Le «prafiste» a décroché de la politique. Il soupire d’ennui en voyant les invités politiques à la télé. Il voit les ficelles. Il se dit exaspéré par les «élites», les «experts» et les journalistes «qui nous parlent d’en haut».

«Entre 1958 et 1982, les Français sont des “croyants” de la politique, écrit Brice Teinturier. Entre 1982 et 2007, la déception s’installe après la présidence de François Mitterrand et celle de Jacques Chirac. Depuis 2007, le Praf s’immisce dans les esprits. Les quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande ont avant tout suscité un “double rejet”. Avec deux conséquences : la montée en puissance de l’extrême droite et la naissance du Praf.»8

Comme en Italie?

Sur le terrain, le mouvement con­naît une autre flambée, le samedi 24 novembre*. Mais avec 108 000 manifestants, la tendance à la baisse est indéniable. À Paris, la journée se termine par des affrontements sur les Champs Élysées. «Des scènes de guerre», dit le président Macron, en dramatisant un peu.

La colère des gilets jaunes ne se limite plus à l’augmentation du prix de l’essence. Ils réclament le rétablissement de l’impôt sur les grandes fortunes. Les plus radicaux exigent la dissolution de l’Assemblée nationale et la démission du président, rebaptisé «Micron 1er». Ici et là, des incidents racistes sont signalés.

«Le mouvement peut très bien disparaître par usure naturelle, prédit Jérôme Sainte-Marie, le président de l’institut de sondage PollingVox, en entrevue avec l’Agence France Presse. […] Mais ce qui a fait naître le mouvement — l’insatisfaction et la colère par rapport à la politique du gouvernement — ne va pas disparaître de sitôt».9

Jusqu’où veulent aller les gilets jaunes? Les plus optimistes rêvent d’un scénario à l’italienne. Là-bas, le Mouvement cinq étoiles avait commencé de la même manière, en 2007, par une manifestation baptisée Vaffanculo Day, la journée «Va te faire foutre!» Sur le coup, personne n’y croyait. Onze ans plus tard, Le Mouvement cinq étoiles a été porté au pouvoir.

«Le président des riches»

Le gouvernement français fait le pari que le mouvement va s’essouffler assez rapidement. Pour calmer les esprits, il a entamé un dialogue avec huit «porte-parole» des gilets jaunes. Un exploit, pour un mouvement qui n’en a jamais eu! Il annonce aussi des mesures «d’accompagnement», notamment des allocations pour réduire les factures reliées à l’énergie et le rétablissement de certains parcours de trains bon marché.

«Des mesurettes», raillent les gilets jaunes. «J’habite en Picardie. Tous les jours, je fais 60 km aller-retour, explique un travailleur de l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, à l’hebdomadaire Marianne. Je mets 30 minutes pour aller au travail. Si je devais prendre le train, je mettrais deux heures au moins, c’est impossible.»10

En attendant la suite, la popularité du premier ministre Édouard Philippe se trouve au plus bas. Et que dire de celle du président Emmanuel Macron? Depuis deux semaines, la colère se concentre sur sa personne. Les manifestants réclament la démission de ce «président des riches». «Jupiter, redescend sur terre», se moquent de nombreuses bannières.

La fin du parler «cash»

Le président Emmanuel Macron voulait parler vrai. Il voulait parler «cash», comme disent les Français. La recette a fini par se retourner contre lui. Certaines phrases malheureuses lui collent à la peau. Comme le jour où il a joué les fanfarons devant un jeune horticulteur sans emploi. «Je traverse la rue, je vous trouve du travail», avait claironné le président. Sans oublier sa formule associant les Français à des «Gaulois réfractaires aux réformes».

La dernière blague qui circule raconte la visite d’Emmanuel Macron dans un hôpital psychiatrique. À l’entrée, le président est accueilli par le directeur de l’établissement. Après les politesses d’usage, le président aborde le vif du sujet.

— Quel critère utilisez-vous pour déterminer qu’un patient doit être interné?
— Simple, répond le directeur. D’abord, nous remplissons une baignoire d’eau. Puis nous offrons au patient une cuillère, une tasse et un seau en lui demandant de vider la baignoire...
— Je comprends, interrompt Emmanuel Macron. Une personne saine d’esprit va choisir le seau parce qu’il est plus grand que la cuillère et la tasse.
— Non, M. le président, précise le directeur. Une personne saine d’esprit va retirer le bouchon de la baignoire.»

* Plusieurs gilets jaunes rechignent à manifester la semaine, parce qu’ils ne peuvent pas se permettre d’arrêter le travail.

  1. Portrait social de la France, Édition 2018, Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE)
  2. «Ce n’est pas un mouvement frontiste, mais...», L’Obs, 22 novembre 2018.
  3. «Les élites parlent de la fin du monde, quand nous, on parle de la fin du mois.» Le Monde, 26 novembre 2018.
  4. «Un gouvernement pris dans les bouchons», Le Canard enchaîné, 21 novembre 2018.
  5. «Macron bat un record, Mélenchon prédit une dissolution», Camus candidat, L’Obs, 16 octobre 2018.
  6. «Les pièges de la colère», Le Monde, 20 novembre 2018.
  7. Plus rien à faire, plus rien à foutre, Brice Teinturier, Robert Laffont, 2017.
  8. «Plus rien à faire», «plus rien à foutre» : êtes-vous un prafiste? L’Obs, 23 février 2017.
  9. «Les gilets jaunes, un mouvement qui dure en France», Agence France Presse, 27 novembre 2018.
  10. «Conduire, ces Français qui n’ont pas le choix…», Marianne, 16 au 22 novembre 2018.