Jennifer Ngobeni, Sithembile Daza et Michelle Selemela, animatrices de l’émission d radio «Plus grand que la vie», dénoncent la violence omniprésente dans leur quartier, Alexandra, à Johannesbourg.

Des jeunes et une radio contre la criminalité en Afrique du Sud

JOHANNESBOURG — «Toutes les nuits du vendredi au dimanche, même parfois en semaine, on entend des coups de feu.» Dans le township sud-africain d’Alexandra, la violence règne en maître. Et tous les samedis, Jennifer et ses camarades en parlent sans tabou lors d’une émission diffusée sur une radio communautaire.

«Chaque enfant d’Alexandra peut en témoigner», assène Jennifer Ngobeni du haut de ses 16 ans, «et c’est comme ça depuis toujours» dans ce township situé au cœur de la mégapole de Johannesbourg.

Cette semaine encore, le couloir qui mène au studio d’Alex FM est encombré des vestes d’uniforme et des cartables d’une vingtaine de jeunes du quartier venus témoigner dans l’émission Plus grand que la vie.

«Même si vous avez la chance d’être tout seul un soir à la maison, vous ne pouvez jamais en profiter, déplore Jennifer Ngobeni. Vous devez vous enfermer à double tour parce que n’importe qui peut rentrer chez vous comme ça, simplement par peur des coups de feu ou de quelqu’un...»

150 000 auditeurs

Chaque semaine, l’émission est suivie par environ 150 000 auditeurs, un franc succès. Jennifer et les autres jeunes animateurs de l’émission sont persuadés que leurs paroles peuvent contribuer à faire évoluer les mentalités et, au bout du compte, faire reculer la criminalité.

Parfois surnommé «Gomorrhe», la cité pécheresse de la Bible, Alexandra est considéré comme un des quartiers les plus défavorisés de la plus grande ville d’Afrique du Sud. Quelque 300 000 personnes s’y entassent sur à peine 7 km2, au pied des tours rutilantes du quartier d’affaires de Sandton.

Ce township est un condensé des échecs du gouvernement du Congrès national africain (ANC) qui dirige le pays depuis la chute du régime de l’apartheid il y a un quart de siècle : chômage, pauvreté, absence de services publics et aussi criminalité...

«Zone de guerre»

Avec 57 meurtres par jour en 2018, selon les statistiques nationales annuelles, l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus violents de la planète. Le ministre de la Police, Bheki Cele, n’avait pas hésité à comparer certains quartiers à une «zone de guerre», lors de la publication des chiffres l’an dernier.

Un tiers des meurtres sont liés aux armes à feu, selon l’ONG GunFree SA. Et les statistiques officielles chiffrent à trois millions le nombre d’armes à feu dûment enregistrées dans le pays et à au moins deux millions celles qui échappent à tout contrôle.

À Alexandra, «tous les jeunes sont affectés d’une façon ou d’une autre par les violences par armes à feu», assure Mary-Ann Nobele de GunFree SA, qui parraine l’émission des jeunes du quartier.

Culture des armes

L’émission dénonce la violence qui gangrène les rues d’Alexandra en se nourrissant de la misère.

Les criminels «vivent au milieu de la population et ils lui viennent en aide [...] ils deviennent donc des héros à ses yeux», déplore Jennifer Ngobeni. «De nombreuses personnes le savent, mais se gardent bien de les dénoncer.»

Les jeunes animateurs évoquent aussi la redoutable culture des armes à feu, qui envenime la situation.

«Très souvent, les gens [qui détiennent une arme] disent : “C’est pour ma propre protection”, sans savoir qu’ils ont quatre fois plus de risques d’être blessés par leur propre arme à feu que de l’utiliser pour se défendre», indique Mary-Ann Nobele.

Michelle Selemela, étuidante de 17 ans, participe depuis deux ans à Plus grand que la vie avec d’autant plus de motivation qu’elle a vécu personnellement les conséquences de la criminalité.

«Mon père était gangster», confie-t-elle sans détour. «Je me souviens très bien, quand j’étais jeune, des policiers qui venaient constamment le chercher à la maison.»

«Il est une meilleure personne maintenant. Il écoute notre émission et me donne des conseils», poursuit Michelle. Et avec cette émission, «je lui montre que j’ai appris de son passé».