Au large de la Grèce, un plongeur remonte un filet de pêche fantôme.

Ces filets de pêche fantômes qui tuent

ATHÈNES, Grèce — Il y a des fantômes dans l’océan. Des tueurs silencieux portés par les courants, s’enroulant autour des récifs et tuant des millions de créatures marines, grandes et petites, des éponges et des minuscules crustacés aux dauphins, en passant par les requins et les baleines.

Dans leurs vies antérieures, ces fantômes étaient des filets et d’autres engins de pêche essentiels à la subsistance de millions de personnes à travers le monde, et ils ont mis de la nourriture dans les assiettes de millions d’autres personnes. Mais une fois perdus, abandonnés ou jetés à la mer, ces filets continuent de faire ce pour quoi ils ont été conçus: attraper du poisson.

Fabriqués principalement en plastique résistant comme le nylon, ces engins perdus connus sous le nom de filets fantômes ne se décomposent pas facilement.

«Ils peuvent rester là pendant des centaines d’années et continuer à pêcher», a dénoncé Maria Salomidi, une chercheuse en environnement au Hellenic Center for Marine Research. Les poissons piégés deviennent rapidement des appâts, attirant de plus grands prédateurs qui s’emmêlent à leur tour.

«Et ainsi commence un cercle vicieux qui [...] peut tuer n’importe quoi, des petits crustacés tels que les crabes et les homards aux gros poissons, les tortues, les phoques, les dauphins», a ajouté Mme Salomidi.

Ce n’est pas le seul dommage causé par ces filets perdus. Quand ils s’accrochent à des rochers ou à des coraux, ils peuvent anéantir des habitats sous-marins entiers.

«Un rocher dans la mer n’est pas juste un rocher, a expliqué Mme Salomidi. Une roche est pleine de vie, elle abrite de nombreux organismes, ces organismes sont blessés et meurent sous un filet qui a été pris sur le rocher.»

Les récifs entiers peuvent rapidement se transformer en friches stériles.

Selon un rapport publié en 2009 par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et le Programme des Nations unies pour l’environnement, 10 pour cent des déchets marins des océans et des mers du monde, soit environ 640 000 tonnes, sont constitués d’engins de pêche perdus ou abandonnés, et leurs ravages contribuent au déclin des stocks de poissons.

Un groupe de plongeurs bénévoles a récemment tenté de briser ce cycle de destruction en plongeant dans les profondeurs au large de l’île grecque de Poros, dans le golfe Saronique, pour récupérer certains de ces filets fantômes.

«C’est un secret de Polichinelle — ce sont surtout les pêcheurs qui le savent — que le fond de la mer est plein de filets abandonnés», a expliqué George Sarelakos d’Aegean Rebreath, un groupe de plongeurs volontaires qui effectue des nettoyages sous-marins et sensibilise la population à la pollution marine.

Le filet massif s’étendait sur le fond marin à une profondeur de 28 mètres, recouvrant le fond rocheux et écrasant les éponges, les anémones et d’autres délicates vies marines.

Six plongeurs ont eu besoin d’une trentaine de minutes et de quatre sacs de levage — des sacs inversés qui peuvent être remplis d’air provenant des réservoirs des plongeurs — pour déloger le filet et le ramener à la surface. Pesant environ 400 kilogrammes et provenant d’une ferme piscicole voisine, impossible de dire depuis combien de temps le filet fantôme était là.

La veille, l’équipe avait récupéré un autre filet fantôme dans les eaux peu profondes du port de l’île et réussi à libérer au moins un poisson en difficulté et plusieurs crustacés.

«Le problème est vaste, a prévenu M. Sarelakos. Dans cette opération de deux jours que nous avons menée, les filets que nous avons récoltés couvraient des surfaces entières sur les récifs et ce n’est pas par hasard que nous avons trouvé beaucoup de créatures vivantes piégées dans ces filets.»

Des bénévoles remonte des filets abandonnés dans la mer en Grèce.

Immense problème

Mis à part les plongeurs et les chercheurs marins, peu de gens voient ce fléau de l’environnement marin mondial. Mais le problème est immense.

«Les courants océaniques et les vents peuvent transporter des engins de pêche fantômes sur des milliers de kilomètres, a expliqué Veronika Mikos, la coordinatrice du projet Healthy Seas, une initiative européenne axée sur l’élimination des engins de pêche abandonnés et autres déchets marins. Même les habitats antarctiques éloignés ne sont pas exempts de cette pollution et tous les océans et toutes les mers de la planète sont touchés».

Healthy Seas organisait vendredi — la Journée mondiale des océans — une opération de nettoyage des filets fantômes avec des plongeurs au large de l’île grecque de Santorin.

Les filets perdus peuvent aussi être un cauchemar financier pour ceux qui vivent de la mer.

«Cela cause un gros problème au pêcheur. Ça peut lui faire très mal, en fonction du nombre de mètres [de filets] qu’il perd», a déclaré Vangelis Roussos, un ancien pêcheur professionnel de Poros qui gère maintenant un taxi maritime.

M. Roussos ajoute que la plupart des filets fantômes sont perdus par accident à cause de tempêtes, de courants ou d’enchevêtrement plutôt que volontairement mis au rebut. Il rappelle que la santé des mers est également dans l’intérêt des pêcheurs.

«En nettoyant la mer, nous avons une meilleure pêche», a-t-il dit.

Aborder l’impact des filets fantômes est devenu une priorité pour de nombreuses organisations environnementales internationales — l’agence pour l’alimentation et l’agriculture des États-Unis organise une réunion sur la pêche en juillet à Rome.

De nombreux organismes de bienfaisance et environnementalistes effectuent des opérations de nettoyage de filets fantômes, et certains s’associent avec des entreprises qui recyclent ensuite de vieux engins de pêche pour fabriquer des vêtements, des maillots de bain, des tapis, des lunettes de soleil et des planches à roulettes.

Pour Vassilis Tsiairis, le plongeur professionnel d’Aegean Rebreath, sensibiliser à l’impact des filets fantômes et de la pollution marine en général est crucial.

«Il est très important de montrer aux gens ce qu’il y a [dans la mer], de montrer aux gens que la mer a fini par être une décharge, a-t-il dit. Parce que la plupart des gens ne réalisent pas tout ce que nous jetons dans la mer, et comment tout cela s’accumule.»