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Tous cependant avertissent que Donald Trump n’est pas à l’origine des discours racistes, haineux ou complotistes qui pullulent sur le web chez nous. Il n’a fait qu’accélérer la tendance.
Tous cependant avertissent que Donald Trump n’est pas à l’origine des discours racistes, haineux ou complotistes qui pullulent sur le web chez nous. Il n’a fait qu’accélérer la tendance.

L’usage des médias sociaux par Donald Trump a changé la donne, même au Québec

Pierre Saint-Arnaud
Le Presse Canadienne
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MONTRÉAL — La manière et le ton que Donald Trump a utilisés sur les réseaux sociaux ont eu un impact partout dans le monde, incluant au Québec, et son départ laisse des débris qu’il sera difficile de balayer, selon un groupe d’experts consultés par La Presse Canadienne.

Tous cependant avertissent que Donald Trump n’est pas à l’origine des discours racistes, haineux ou complotistes qui pullulent sur le web chez nous. Il n’a fait qu’accélérer la tendance.

«Un personnage comme Donald Trump, avec une telle autorité, a pour effet de légitimer un certain discours», explique la chercheure Maryse Potvin, sociologue à l’UQAM.

«Son usage de Twitter a eu des effets multiplicateurs extrêmement importants.

«Son travail a été de légitimer pendant quatre ans des fausses nouvelles, toutes sortes de discours qui n’ont pas d’allure. Il les a légitimés comme si c’était une vérité, parce que le président américain a cette autorité morale, dans la perception et la vision des gens», poursuit-elle.

«C’est sûr que le contexte socio-politique, la prise de parole de personnalités publiques, a une influence sur l’engagement - ou du moins l’attrait - de certains discours complotistes ou radicaux», reconnaît également Roxane Martel-Perron, directrice de l’éducation au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). Elle insiste cependant sur le fait que la radicalisation des individus, sur le web ou ailleurs, est un phénomène multifactoriel.

Les débordements visibles

Patrick White, professeur de journalisme à l’UQAM et expert en médias sociaux, va plus loin.

«Il y a une frange de la société qui s’est développée avec des groupes complotistes comme QAnon, qui n’était pas du tout connu il y a à peine deux ans. Or, QAnon n’a pas été dénoncé par le président Trump, au contraire; il les a acceptés comme des supporters. Il y a eu un écho à cela au Québec», dit-il.

Selon lui, les complotistes québécois qui se sont associés à la mouvance QAnon, tel Alexis Cossette-Trudel notamment, n’auraient pu exister sans Trump.

«Je crois que non. M. Trump a permis à ces complotistes de prospérer avec l’appui des médias sociaux.»

L’effet Trump s’est aussi avéré délétère pour les médias traditionnels, souligne-t-il.

«Beaucoup de gens sont désenchantés par la politique, par les institutions en général et ont perdu confiance dans les médias. Évidemment, ça s’est amplifié au cours des quatre dernières années à partir du moment où M. Trump a affirmé que les médias étaient l’ennemi du peuple. Ça a plu à une frange de la population ici», dit-il, illustrant son point avec les incendies récents de véhicules de TVA à Saguenay et Sherbrooke ou l’agressivité envers les journalistes dans les manifestations.

«Ce ton-là n’existait pas vraiment au Québec il y a quatre ans.»

Une purge bénéfique?

Donald Trump et une importante portion des tenants de la mouvance complotiste et des internautes connus pour tenir des discours haineux ont été bannis par la plupart des réseaux sociaux, bien que ceux-ci aient attendu que l’ex-président soit très affaibli pour agir. Cela pourrait aider un peu, mais pas assez selon ces experts.

Roxane Martel-Perron fait valoir que ce geste aura probablement un effet de confirmation pour les complotistes.

«Ça peut faire en sorte d’exacerber et fragiliser davantage ces personnes dans leur sentiment que le gouvernement est contre eux, que la société est contre eux. On vient confirmer leur vision très négative de la société.»

Même son de cloche du côté de Patrick White: «Je pense que ça pourrait renforcer et durcir leurs convictions, malheureusement.»

Il estime malgré tout qu’il y a du bon à sortir ces discours de l’espace public, même s’il se réfugie sur des plateformes plus obscures.

«Il a quand même perdu son porte-voix qu’était Twitter. Il a perdu son porte-voix dans l’ensemble des médias sociaux. Ça va être beaucoup plus difficile pour lui de se faire entendre. C’est un bon débarras son départ, mais ça ne règle pas le problème de fond et le trumpisme va rester vivant malgré son départ de la Maison-Blanche», dit-il.

Un fond déjà présent

Il n’en reste pas moins que Donald Trump n’a pas créé le discours radical, xénophobe, raciste ou haineux au Québec, rappelle Roxane Martel-Perron.

«Ça n’a pas commencé avec l’élection de Trump en 2017, loin de là. On a remarqué au cours des dernières années, bien avant les élections américaines, que l’extrême-droite était de plus en plus décomplexée. On a vu des manifestations à Québec d’extrémistes de droite par exemple qui, plus tôt dans les années 90 ou au début des années 2000 étaient très cachés, travaillaient davantage dans l’ombre», dit-elle.

Le moment d’émergence de ces discours sur les médias sociaux est d’ailleurs facile à identifier, note Maryse Potvin.

«Le premier débat au Québec où ça s’est vraiment exprimé, c’est lors de la crise des accommodements. C’est là que les gens ont commencé à multiplier et à banaliser de plus en plus les discours racistes. Avant, on ne les entendait pas dans la sphère publique.

«Avant (la commission) Bouchard-Taylor, les médias sociaux commençaient à peine à prendre leur place et ce débat a donné naissance à certains groupes identitaires. Puis, après le débat sur la charte des valeurs, La Meute est apparue, Atalante et d’autres groupes. Les gens ont commencé à donner leur avis en direct. Les gens se sont sentis tout à fait à l’aise de donner leur opinion sur des sujets que, souvent, ils ne connaissent même pas», dit-elle.

Trop tard pour rétablir la civilité?

Maryse Potvin croit qu’il sera difficile de ramener les médias sociaux à un discours convivial, la méthode Trump ayant été bien assimilée à travers le web.


« Je ne pense pas que ça va s’arrêter parce qu’il va y avoir d’autres personnages qui vont jouer sur les fragilités des gens, dans des contextes polarisés »
Maryse Potvin, chercheure et sociologue à l’UQAM


Ironiquement, toutefois, l’abus de la liberté d’expression exercée par Donald Trump a aussi fait basculer le concept d’immunité duquel se réclament les plateformes, précise-t-elle.

«Il a franchi un palier de trop et c’est pour ça que les gens ont dit, le 6 janvier (à la suite de l’assaut du Capitole par ses partisans), que ça n’avait plus d’allure. Le palier a été franchi: il a incité à la haine les gens qui sont allés au Capitole, qui étaient prêts à tuer du monde. Et il y a eu des morts.»

«Au niveau fédéral, il y a une réflexion qui se fait selon le Globe and Mail, rapporte Patrick White. On a un projet de loi qui va être déposé dans les prochaines semaines pour réglementer les médias sociaux au Canada. On n’aurait pas pensé que c’était faisable il y a quatre ans quand M. Trump est arrivé. Ça envoie un message qu’on ne peut pas tout dire, n’importe quoi n’importe quand.»

«Il faut que les médias sociaux soient soumis à des codes d’éthique qui interdisent ces groupes haineux», renchérit Maryse Potvin.

Roxane Trudel-Perron réplique toutefois que réglementer les réseaux sociaux ne sera certainement pas suffisant.

«C’est s’attaquer à un symptôme de ce que l’on voit. On ne s’attaque pas à la racine, aux causes qui amènent les personnes à s’exprimer sur les réseaux sociaux avec des discours complotistes ou radicaux.

«On va taire ces propos, les cacher, mais on ne change pas fondamentalement ce que ces gens vont sentir ou vouloir exprimer en termes de revendications radicales, voire violentes. Oui, ça fait partie de la réponse, mais cette réponse doit être multifactorielle», rappelle-t-elle, énumérant entre autres l’éducation, l’accompagnement des personnes fragiles et de leurs familles et la littératie numérique.