La propriétaire du salon de coiffure Atmosp’hair, Dominique Brisebois, a encore de la difficulté à croire que l’industrie de la coiffure de l’Outaouais est sur le point de se libérer d’un vieux décret désuet.
La propriétaire du salon de coiffure Atmosp’hair, Dominique Brisebois, a encore de la difficulté à croire que l’industrie de la coiffure de l’Outaouais est sur le point de se libérer d’un vieux décret désuet.

L’Outaouais bientôt libérée de la «police de la coiffure»

Mathieu Bélanger
Mathieu Bélanger
Le Droit
Le décret gouvernemental vieux de 86 ans qui régit toute l’industrie de la coiffure en Outaouais serait sur le point de tomber, laissant la place au libre marché comme partout ailleurs au Québec depuis plus de 30 ans, a appris Le Droit.

L’existence de ce décret insolite auquel Le Droit avait fait écho en 2013 avait attiré l’attention partout au Canada. Même la British Broadcasting Corporation (BBC) au Royaume-Uni s’y était intéressée. Parce qu’aussi surprenant que cela puisse paraître, en Outaouais, le prix minimum d’une coupe de cheveux ou d’une permanente, les heures d’ouverture des salons de coiffure et le salaire des travailleurs de l’industrie sont déterminés par un décret gouvernemental. Un comité paritaire auquel les entreprises doivent verser une cotisation annuelle d’une centaine de dollars s’assure du respect de la loi sur le terrain. Ceux qui ne paient pas ou ne respectent pas le décret reçoivent la visite d’un huissier et sont mis à l’amende.

Il s’agit de l’une des plus anciennes lois dans les relations de travail au Québec. Elle tire son origine dans la crise économique des années 1930. Son existence est critiquée depuis quelques années en raison du peu de flexibilité qu’elle permet aux propriétaires de salon, mais défendue bec et ongles par les responsables de l’application du décret. Le comité paritaire des coiffeurs de l’Outaouais affirme depuis des années que cette mesure protectionniste est un avantage qui permet aux coiffeuses et coiffeurs de l’Outaouais de conserver des conditions de travail supérieures à la moyenne provinciale. Il s’agirait, avant tout, d’une protection pour les «petits artisans contre les gros salons», plaident les défenseurs du décret.

Évidemment, le gouvernement actuel, comme le précédent, n’adhère plus à ces arguments. En 2015, l’ancien ministre libéral du Travail, Sam Hamad, avait signifié son intention de déposer un projet de loi pour abroger ce vieux décret, mais le processus avait coupé court lorsque ce dernier a quitté la vie politique en 2017. La ministre Domique Vien qui lui a succédé avait repris le flambeau, mais son projet de loi est mort eu feuilleton lors du déclenchement des élections. Le nouveau ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a jugé pertinent de relancer le processus. Le 11 mars dernier, le ministre affirmait son intention dans la Gazette officielle du Québec d’abroger le décret sur les salons de coiffures de l’Outaouais.

La députée de Hull, Maryse Gaudreault, n’a jamais cessé de suivre ce dossier pour lequel elle se fait régulièrement interpeller par des propriétaires de salon. «Ça fait longtemps que ça traîne ce dossier-là, dit-elle. Les commentaires que je reçois des gens de l’industrie sont tous très négatifs par rapport à la présence de ce décret. Les propriétaires de salon de coiffure n’ont pas de liberté pour mener leur propre entreprise. Ils sont encadrés par une entité, le comité paritaire, qu’ils ne comprennent pas et qui met beaucoup de pression pour se faire payer. C’est un genre de police des coiffeurs. C’est devenu vraiment contre-productif dans un environnement de libre-marché. L’abrogation de ce décret qui semble imminent permettra aux entreprises dans le domaine de la coiffure d’être beaucoup plus libres. Peut-être que ce décret a été utile à une lointaine époque, mais ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.»

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Dominique Brisebois est propriétaire du salon de coiffure Atmosp’hair.

UN DÉCRET «INUTILE ET BROCHE À FOIN»

La propriétaire du salon de coiffure Atmosp’hair, Dominique Brisebois, a encore de la difficulté à croire que l’industrie de la coiffure de l’Outaouais est sur le point de se libérer d’un vieux décret désuet et, du même coup, du comité paritaire qui assure le maintient de cette mesure protectionniste depuis presque un siècle.

«Il est plus que temps», lance celle qui mène la charge en Outaouais depuis près de dix ans pour que le gouvernement du Québec accepte d’abroger le décret sur les salons de coiffure, le dernier du genre au Québec. 

Le président du comité paritaire des coiffeurs de l’Outaouais, Hugo Parisien, n’a retourné aucun des appels du Droit cette semaine. Toutefois, un document présenté par le comité à l’ancien ministre Sam Hamad, en 2015, sur lequel nous avons pu mettre la main, résume l’argumentaire de la «police de la coiffure» pour maintenir en place le décret institué en 1934. 


« Que ce décret tombe ne changera pas grand-chose. »
Dominique Brisebois

Le comité estime que l’abrogation du décret mettrait à risque les conditions de travail. Selon le document, les professionnels de la coiffure, grâce au décret, gagnent en moyenne 10 000 $ de plus par année que leurs collègues ailleurs au Québec. La mesure protégerait l’industrie contre un «exode» des coiffeurs et coiffeuses vers Ottawa. Le comité ajoute que les grands salons profiteraient de la tombée du décret, au détriment des petits artisans.

«Tout ça est complètement ridicule, estime Mme Brisebois. La seule raison pourquoi les salaires sont plus élevés ici c’est en raison de la présence du gouvernement fédéral qui permet d’avoir une clientèle plus stable qu’ailleurs en province. Ce n’est certainement pas grâce à ce comité. Que ce décret tombe ne changera pas grand-chose. Nous sommes plusieurs à ne plus nous plier aux exigences du comité paritaire depuis quelques années. Les prix minimums imposés sont tellement bas qu’ils ne veulent rien dire. Les seuls changements que ça amènera c’est qu’on n’aura plus à débourser des cotisations annuelles pour rien et qu’on pourra gérer notre entreprise comme on le souhaitera. Je pourrai ouvrir le dimanche si je veux.»

Mme Brisebois ajoute que les façons de fonctionner du comité paritaire laissent aussi place à de nombreux questionnements. Elle a tenté de s’impliquer au sein du comité paritaire dans la dernière année, mais elle affirme s’être rapidement sentie écartée des décisions. «Comme les autres, j’ai dû payer ma cotisation annuelle de 156 $, mais pour avoir un droit de vote il faut en plus payer une autre cotisation de 120 $ pour faire partie de l’association patronale ou celle des employés. Je n’ai jamais été invitée à une assemblée annuelle. Je n’ai aucune idée de comment l’argent était utilisée par le comité. Les états financiers n’ont jamais été présentés quand j’étais là et je n’ai jamais pu y avoir accès. Peut-être que l’argent servait à envoyer des huissiers pour faire payer les cotisations aux coiffeuses qui refusaient de le faire. Je ne sais pas. C’était vraiment broche à foin.»