Plus de 500 000 personnes ont été tuées durant le génocide au Rwanda.
Plus de 500 000 personnes ont été tuées durant le génocide au Rwanda.

L'obsession de la vérité du génocide rwandais

Patrick Duquette
Patrick Duquette
Le Droit
Vérène Mukandekezi se rappelle surtout de la confusion qui régnait à Kigali, la capitale du Rwanda, quand les massacres ont commencé le 6 avril 1994. « C'était le désordre total. Les gens étaient comme fous », raconte-t-elle, 20 ans plus tard, attablée dans un café de Gatineau.
Vu d'ici, on a eu l'impression que le génocide a commencé d'un seul coup. Que les massacres étaient organisés d'en haut. Que les Hutus étaient dans le camp des bourreaux et les Tutsis dans celui des victimes. Une histoire assez simple finalement. Avec des bons et des méchants, comme dans un film d'Hollywood.
Mais ce jour-là, à Kigali, ce n'est pas ce qu'a vécu Vérène.
Elle raconte un pays qui vivait depuis déjà plusieurs années dans un contexte de terreur indescriptible. C'était la guerre, en fait, depuis quatre ans. Le Front patriotique rwandais (FPR), composé d'exilés tutsis, avait attaqué le pays depuis l'Ouganda en 1990. Vérène, qui est Hutu, habitait d'ailleurs la région d'où l'attaque est venue et s'était exilée à Kigali. Un million de réfugiés s'entassaient dans les banlieues de la capitale. Les shitings comme on les appelait.
Le Rwanda traversait également une crise politique. Une crise liée à l'arrivée du multipartisme qui créait des tensions entre les deux principales ethnies du pays. Les gens entendaient parler d'assassinats politiques. Il y avait déjà des massacres à l'époque. Bien avant le génocide, Vérène dit qu'une dizaine de membres de sa famille ont été massacrés par des soldats du FPR - donc par des Tutsis.
C'est dans ce contexte explosif que l'avion transportant les présidents du Burundi et du Rwanda a été abattu le 6 avril. On a dit que cet attentat a donné le signal de la curée. Des histoires atroces se sont mises à circuler dans la capitale. Vérène, qui travaillait à l'époque au ministère des Travaux publics, a vu un de ses collègues revenir au bureau complètement déconcerté, incapable de ramasser ses idées. « Il racontait qu'une dame, devenue comme folle, avait été forcée de manger son enfant par des militaires du FPR », dit-elle.
C'est le désordre total. Le bruit court que les militaires du FPR sont dans la capitale, qu'ils sont déguisés. Des bombes explosent ici et là, les gens doivent fuir. La tuerie débute. « Les gens sont terrifiés. Chacun a peur d'être la prochaine cible. Quand l'avion a été abattu, les gens sont devenus enragés », relate-t-elle.
Vérène raconte que ce qu'elle a vu ce jour-là, ce n'est pas tant le début d'un génocide que le résultat d'une escalade qui durait depuis des années. « On dit que, sélectivement, les Tutsis ont été tués. Mais la vérité, c'est que les populations se sont entre-tuées dans un contexte de terreur où chacun se sentait menacé d'une mort imminente. »
Vérène a réussi à fuir le pays en passant par des zones qui n'étaient pas encore attaquées. Ils ont été pourchassés jusqu'au Zaïre. Ici, sa voix se brise. « Franchement, c'était très difficile à vivre », dit-elle sobrement.
***
Il y a eu un silence autour de la table.
Vérène n'était pas seule. Je rencontrais aussi deux autres Hutus qui ont fui le Rwanda avant les massacres de 1994, Augustin Baziramwabo et Dominique Nsengiyumva. Je leur ai posé la question que posent tous les journalistes : est-ce que la réconciliation est possible dans un pays où les victimes côtoient les bourreaux ?
D'un point de vue hutu, en tout cas, c'est très difficile à concevoir. Pour plusieurs raisons. Parce que le président du pays, Paul Kagamé, était le chef du FPR. Un Tutsi. Parce que toute la lumière sur ce qui s'est vraiment passé durant le génocide n'a pas été faite, pas à la satisfaction des Hutus en tout cas. Parce qu'on tente d'en arriver à une réconciliation en balayant sous le tapis les différences d'hier.
Dans le Rwanda d'aujourd'hui, il n'y a plus officiellement de Tutsis, de Hutus ou de Twas. Que des citoyens rwandais. Même si ce genre de politique arrive à séduire l'opinion internationale, elle ne règle rien, constate Dominique. Un décret n'efface pas les consciences des gens. « Si toute la vérité sur cette tragédie rwandaise parvenait à sortir, que les Rwandais entre eux se disaient vraiment la vérité, on pourrait penser à panser nos plaies. Mais pour le moment, ce n'est pas ça. »
« Comme on dit qu'il y a eu un génocide contre les Tutsis, nous, les Hutus, n'avons pas le droit de rendre hommage aux nôtres qui ont été assassinés par le FPR. Je ne peux pas rendre hommage à mes parents qui, je le sais, ont été tués par le FPR. C'est comme si l'histoire se résumait à des bons et des méchants, les bons semblant être les gens du FPR. »
Augustin abonde dans le même sens : « Chaque Rwandais a souffert de cette guerre-là et chaque Rwandais sait qui a tué ses amis, ses frères, ses parents. C'est cette vérité-là qui ne parvient pas à sortir. »