Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Dans la salle d’attente pour accompagner sa femme à ses traitements d’oncologie, Rodrigue discute. Puis il lance : «Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a 25 ans.»
Dans la salle d’attente pour accompagner sa femme à ses traitements d’oncologie, Rodrigue discute. Puis il lance : «Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a 25 ans.»

L’homme à la calotte jaune

CHRONIQUE / C’est une scène qui semble sans histoire, Rodrigue est debout dans la salle d’attente, département d’oncologie, il accompagne son épouse pour ses traitements.

Ils attendent leur tour.

On est à la mi-février, avant les mises en quarantaine, ils sont une bonne vingtaine à discuter de tout et de rien, beaucoup de la maladie. «Il y a une femme qui est debout à côté de son mari au fond. Un moment donné elle parle et un monsieur remarque qu’elle a un accent. Il lui demande d’où elle vient, elle dit qu’elle vient du Portugal.»

Le monsieur s’anime, il en revient tout juste. «Ils se mettent à parler du pays, il sort son téléphone et lui montre des photos qu’il a prises. Il parle des endroits qu’il a visités, à quel point il a aimé le Portugal et les Portugais.»

Rodrigue l’écoute attentivement, ça lui rappelle aussi de bons souvenirs. Sa femme et lui y sont allés il y a presque 30 ans, en 1992, avec leurs deux enfants. Un road trip de trois semaines et demie, 2800 kilomètres d’un bout à l’autre du pays. «On est allés partout. On est allés dans l’Algarve, à Porto, on a passé une semaine à Lisbonne. C’est un pays magnifique.»

Il se rappelle la lumière.

C’est un peu l’effet que ces souvenirs ont, sous les néons d’une salle d’attente en oncologie, de mettre un peu de lumière.

«J’attends que la conversation se termine et je prends la parole. Je dis : “Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a 25 ans.” Ça fait longtemps et je m’en souviens encore. Un matin à 7h, le téléphone sonne chez moi. C’est un monsieur qui a un fort accent, il me demande si j’ai perdu quelque chose. Je ne sais pas de quoi il parle, je lui réponds spontanément que je n’ai rien perdu.»

L’homme insiste.

«Il me demande si je n’ai pas perdu mon portefeuille. Je lui dis d’attendre un peu, je descends en bas et je vérifie dans le veston que je portais la veille.»

Le portefeuille n’y est pas.

Rodrigue reprend le combiné. «Je lui confirme que je n’ai pas mon portefeuille. Il me dit : “Je vais vous attendre au Provisoir à 7h40, je porte une calotte.” Il me dit qu’il n’aura pas beaucoup de temps parce qu’il a du travail. Je lui dis : “Je vais y être sans faute.” J’arrive, je le vois encore, il est petit, il a une calotte jaune. Il me redonne mon portefeuille, j’avais de l’argent dedans, je lui offre 20 $ en lui disant qu’il pourra se payer un repas au restaurant. Il refuse. Il dit : “Merci” et il s’en va.»

Mais Rodrigue tient à le remercier, il s’arrange pour en savoir plus sur ce monsieur. Il apprend qu’il s’appelle Mauricio et qu’il vient du Portugal.

Il trouve son adresse.

«Je suis allé acheter une bonne bouteille de vin, je suis allé la lui porter chez lui un soir après souper. J’ai été tellement bien accueilli. J’ai rencontré sa femme, sa famille. On a passé une bonne partie de la soirée ensemble, ils étaient vraiment gentils, des gens très sympathiques. Je suis parti de là, il devait être 22h30.»

Ils ont parlé du Portugal, de ce voyage que Rodrigue avait fait en famille trois ans plus tôt, ils y sont retournés ensemble en souvenirs. 

En entendant cette Portugaise parler de son pays avec cet homme qui en revenait, Rodrigue a eu le goût, simplement, de partager cette belle histoire, d’adoucir à sa façon ce combat qu’ils mènent contre le cancer. «Je termine en leur disant que je suis chanceux d’avoir croisé ce Portugais, un homme d’une grande humanité. Je leur dis : “Merci de m’avoir écouté”, voilà.»

Mais l’histoire ne finit pas là.

Quand Rodrigue a eu terminé, l’homme assis à côté de la Portugaise a levé la main. «Le monsieur est très diminué. Il a de la misère à parler, il a un cancer de la langue, de la gorge. Il a beaucoup de difficulté, mais il arrive à prononcer quelques mots…»

Ils sont à peine audibles.

«C’est moi.»

Rodrigue l’a regardé, l’a reconnu. Mauricio était là, devant lui, un quart de siècle plus tard. «Toujours avec beaucoup de difficulté, il arrive à dire : “Je me souviens très bien de ce moment-là” et je lui dis que je m’en souviens aussi, que je ne l’ai jamais oublié. Il fallait voir la fierté qu’il y avait dans ses yeux quand il a levé la main.»

La fierté d’un homme droit.

Les deux hommes se sont regardés. «J’ai vu la fierté dans ses yeux et il a vu la reconnaissance dans les miens. Ç’a été un très beau moment, les yeux dans les yeux. Ça n’a pas été long, ça a duré deux ou trois secondes pas plus, mais ça a vraiment été un beau moment.»

Pendant ces deux ou trois secondes, ils se sont revus 25 ans plus jeunes, au Provisoir, Mauricio avec sa calotte jaune et sa grosse journée de travail devant lui. Les deux hommes se sont revus trinquant autour d’un bon rouge dans la chaleur de la famille de Mauricio, dans la chaleur du Portugal.

Comme si c’était hier.

Puis, le présent a repris ses droits. La femme de Rodrigue a été appelée, c’était à son tour, les deux hommes se sont salués sans mot dire. Quand ils sont ressortis, Mauricio n’était plus dans la salle. «Il a dû être appelé pour son rendez-vous.»

C’est fou, quand même, qu’un moment puisse être si petit et si grand.