La ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, et la vice-première ministre Geneviève Guilbault.
La ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, et la vice-première ministre Geneviève Guilbault.

L'exploitation sexuelle des mineures hissée au rang des priorités nationales

Jocelyne Richer
La Presse Canadienne
La lutte sous toutes ses formes à l’exploitation sexuelle des mineurs, en grande majorité des filles, sera désormais hissée au rang des priorités nationales.

Dès la publication jeudi d’un rapport étoffé sur la question, le premier ministre François Legault a confié à la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, le mandat de donner suite aux 58 recommandations contenues dans le document, auquel on promet de ne pas amasser la poussière sur une tablette.

Mme Guilbault s’est engagée à passer à l’action et à adopter des mesures concrètes avant la fin du présent mandat.

Le rapport a été produit par un groupe de 13 députés, issus de toutes les formations politiques, qui s’est penché sur cet enjeu pendant 18 mois. Il en est venu à la conclusion que la plus grande importance devait être accordée au fléau de l’exploitation sexuelle des jeunes filles, souvent des fugueuses dont la vie est bousillée du jour au lendemain par des proxénètes sans scrupules.

Dans leur rapport, les élus ratissent très large, visant à la fois la répression des proxénètes et des clients, de même qu’une meilleure protection des jeunes victimes, certaines n’ayant que 12 ou 13 ans.

La commission spéciale transpartisane chargée d’analyser cette situation a pu prendre connaissance de 63 mémoires et entendre 67 témoins, dont plusieurs experts. Elle était présidée par la députée Lucie Lecours.

Si le gouvernement prend au sérieux ce rapport, comme promis, les hommes qui cherchent à obtenir des services sexuels d’adolescentes pourraient bientôt s’en mordre les doigts, tout comme les proxénètes qui les exploitent.

La commission recommande notamment au gouvernement de fournir davantage de ressources financières aux services policiers, qui verraient à multiplier les opérations destinées à épingler les clients abuseurs.

Le nom des clients reconnus coupables devrait figurer dans le registre national des délinquants sexuels.

On estime aussi que les peines imposées aux proxénètes sont beaucoup trop légères, particulièrement quand le coupable exploitait plusieurs jeunes filles. On recommandera donc aux tribunaux de privilégier les sentences cumulatives, contrairement à ce qui se passe présentement. Québec devrait réclamer à Ottawa de faire le changement nécessaire, comme il s’agit d’une infraction relevant du Code criminel.

Le commerce des jeunes filles est lucratif : on estime que chacune d’entre elles peut rapporter jusqu’à 300 000 $ par année à son proxénète. Réduite à une simple marchandise, elle-même n’empochera bien souvent pas un sou.

En entrevue, au mois d’août, l’ancien président de la commission et ancien policier, Ian Lafrenière, devenu depuis ministre responsable des Autochtones, faisait valoir que le phénomène ne cessait de prendre de l’ampleur au Québec, devenu une «plaque tournante» de l’exploitation sexuelle des jeunes au Canada.

«Un électrochoc s’impose au Québec», a commenté la vice-présidente de la commission, la députée Christine St-Pierre, en conférence de presse. Elle a souligné la caractère non partisan de la démarche, faisant valoir que les élus avaient pris «le parti des victimes», dans le seul but de les aider à s’en sortir.

Le rapport comporte cinq volets et mise aussi sur la prévention et la sensibilisation. On veut aussi offrir aux jeunes une meilleure éducation sexuelle, en misant sur les notions de consentement éclairé, de respect, d’estime de soi.

Le groupe recommande de plus que ces adolescentes puissent être reconnues officiellement comme des victimes, ce qui leur donnerait accès au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC). Cela pourrait contribuer à leur éviter de retomber dans la prostitution, une fois sorties des griffes de leur proxénète.

Avec le même objectif, on voudrait qu’elles aient accès à l’aide sociale.

On mise également sur une meilleure formation des professionnels appelés à côtoyer des jeunes, enseignants et infirmières, pour les outiller à détecter les adolescentes transformées en esclaves sexuelles ou qui risquent de l’être. La formation des policiers serait aussi améliorée.

Selon le document de consultation produit par la commission, on estimait qu’un homme en quête de services sexuels d’une adolescente pouvait en trouver dans plus de 600 établissements au Québec, et surtout dans la métropole, où on dénombrerait quelque 330 lieux liés à l’industrie du sexe : bars de danseuses, salons de massage et agences d’escortes.

Les réseaux sociaux jouent un rôle-clé pour faciliter le recrutement de jeunes filles vulnérables et de clients. Les jeunes, soulignent les auteurs du rapport, doivent être informés des situations à risque sur ces réseaux.

Le gouvernement devra orchestrer des campagnes de sensibilisation de diverses clientèles, notamment les Autochtones, toujours en rappelant le caractère criminel de l’achat de services sexuels.

Les élus recommandent également de créer un sceau intitulé «Non à l’exploitation sexuelle des mineurs», qui serait présent partout : dans les commerces, hôtels, le transport en commun, etc.

Selon eux, Québec devrait aussi rendre conditionnelle toute subvention gouvernementale à de grands événements, qu’on pense au Grand Prix de Montréal, «à la mise en œuvre de mesures de sensibilisation, de formation de leur personnel et de prévention de l’exploitation sexuelle des mineurs».

Le rapport, qui a reçu l’appui unanime de l’Assemblée nationale, «ne sera jamais tabletté», a promis la présidente de la commission, Lucie Lecours, en conférence de presse.

Elle a insisté pour dire qu’on ne parlait pas ici de «prostitution juvénile», mais bien d’un rapport de forces et d’exploitation de mineurs à des fins sexuelles.