Josée Bergeron, psychologue, et Pierre Saint-Antoine, directeur des affaires institutionnelles et des communications à l’École nationale de police du Québec.

L’être humain derrière l’uniforme

NICOLET — Au bout du fil, le répartiteur du 911 parle à la victime d’un crime, qui est sérieusement blessée. La jeune femme, dans la vingtaine, semble paniquée et souffre terriblement. Le répartiteur tente au mieux de la rassurer et s’engage personnellement auprès d’elle en lui disant que tout ira bien et que les secours sont en direction. Il établit un lien de confiance avec elle, prenant sur ses épaules le sort de cette jeune femme qu’il ne connaissait pas quelques minutes auparavant. À l’arrivée des ambulanciers, le répartiteur met fin à l’appel. La jeune femme n’aura finalement pas survécu, et son décès sera constaté plus tard à l’hôpital. Ce répartiteur ne s’en cache pas: il en conservera des cicatrices intérieures toute sa vie.

Ce n’est là qu’un exemple parmi des centaines qui sont partagés ces jours-ci à l’École nationale de police du Québec à Nicolet, alors que se tient le tout premier Colloque sur les enjeux en matière de santé psychologique dans la pratique des métiers d’urgence. Réunissant plus de 260 policiers, pompiers, paramédics, répartiteurs et gestionnaires, le colloque vise à mieux outiller les professionnels du milieu de l’urgence pour faire face aux affections psychologiques que peuvent laisser les différentes interventions auxquelles ils sont confrontés quotidiennement.

«La demande des différents services au Québec était très forte pour ce genre de formation, parce que les gens y sont confrontés de façon quotidienne, mais c’est encore parfois tabou d’en parler», considère Pierre Saint-Antoine, directeur des affaires institutionnelles et des communications à l’École nationale de police du Québec.

Ce dernier rappelle que dans les dernières années, à l’intérieur même de la formation aux aspirants policiers, on a ajouté des formations concernant la gestion du stress et des émotions. «Les gens de métiers d’urgence entendent au quotidien des gens qui sont dans le trouble, qui ont des problèmes, qui vivent des drames humains, des choses épouvantables. Il est important dans ces circonstances d’être bien outillé pour faire face aux conséquences que ça peut avoir sur notre personne», résume M. Saint-Antoine.

Psychologue à l’École de police et membre du comité organisateur du colloque, Josée Bergeron estime que dans de pareilles formations, la question du réseautage est d’autant plus intéressante que tous les corps de métiers peuvent échanger sur le fait qu’ils vivent bien souvent le même genre de conséquences face à des situations traumatisantes.

«C’est important de comprendre qu’il y a l’être humain derrière l’uniforme. On ne parle pas toujours des dommages collatéraux qu’il y a autour des événements, mais les gens de métiers d’urgence doivent y faire face. Ils interviennent auprès des victimes, mais côtoient aussi les familles, voient la souffrance», énumère-t-elle.

Ainsi, de nombreuses conférences sont offertes aux participants, tant sur le stress post-traumatique, la postvention après un suicide, les effets de la judiciarisation et de la médiatisation et évidemment l’appui psychologique aux intervenants, qui doivent souvent comprendre par eux-mêmes pourquoi ils se sentent davantage touchés par une intervention que par une autre.

«Pourquoi une victime vient me chercher davantage aujourd’hui? Peut-être que cette victime-là ressemble à mon enfant. Un policier nous disait être intervenu auprès d’une personne en démence en pleine rue, et sa propre mère faisait une démence, alors il s’est identifié» cite en exemple la psychologue, qui insiste sur l’importance de fournir des outils aux intervenants pour éviter qu’ils jouent à l’autruche face aux réactions psychologiques qu’ils pourraient avoir.