Danielle Ouimet a marqué l’histoire du cinéma québécois en 1969 lorsqu’elle a tenu le rôle titre du film «Valérie».

Valérie et moi

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Au printemps 1969, en pleine Révolution tranquille, Valérie prenait l’affiche à travers toute la province. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma québécois, un film présentait de la nudité frontale. En six mois, «Valérie» rapportait plus d’un million $ au box-office, du jamais vu pour un film québécois.

Ce premier film érotique dévoilait la comédienne Danielle Ouimet et allait marquer un tournant pour le cinéma d’ici, ainsi qu’un tournant dans la vie de cette jeune actrice en herbe devenue soudainement le diable incarné aux yeux de l’Église catholique.

« Ma mère a cessé d’aller à l’église à cause de ce film, raconte Danielle Ouimet. Un dimanche, le bon curé de la paroisse Saint-Nicholas est monté en chair, ne sachant pas qui ma mère était, et il a dit : «Vous donnez 1,75 $ pour aller voir un film où il y a une fille qui va vous mener directement en enfer, mais vous ne donnez pas 1,00 $ à votre église qui, elle, va vous mener au ciel». Ma mère n’a jamais remis les pieds à l’église », ajoute-t-elle dans un éclat de rire.

Danielle Ouimet était devenue si populaire et si adulée par les Québécois en 1969, à la sortie de Valérie, qu’elle a même été invitée à prendre part au défilé de la Saint-Jean-Baptiste ! Un sacrilège pour l’Église. Un coup de maître pour les organisateurs de ce défilé. Mme Ouimet s’en souvient comme si c’était hier, elle qui a risqué sa peau, dans tous les sens du terme, pour prendre part à cet événement. Elle raconte :

« J’ai failli ne pas faire ce défilé parce que les directeurs se faisaient menacer par une femme au téléphone qui leur disait qu’elle allait me jeter du vitriol à la figure si je me présentais. J’ai répondu : «vous avez de bonnes assurances ? Je vais mettre des verres fumés». Et on m’a donné deux policiers à cheval près de ma voiture pour me protéger. Le cortège passait devant deux collèges. Le premier était mené par des religieuses. Mais je ne les ai pas vues parce qu’elles m’ont tourné le dos quand je passais. Mais au deuxième, le Collège Mont-Saint-Louis, les curés sont venus me toucher le bras et m’embrasser dans la voiture, défiant les policiers à cheval ! Le simple fait de faire partie d’une fête religieuse montre bien le changement des mœurs à l’époque. Et n’oublions pas que le petit Saint-Jean-Baptiste tout frisé et son mouton vivant me suivaient pour clore ce défilé !».

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Le 13 décembre prochain, Danielle Ouimet présentera son documentaire Valérie et moi sur les ondes de Artv pour souligner les 50 ans de ce film révolutionnaire. Mais aussi pour démontrer comment ce long métrage a changé sa vie, elle qui a joué dans plus de dix films après Valérie et dans plus de dix émissions de télé, en plus d’animer le populaire talk-show Bla Bla Bla à TVA, de 1993 à 2000. Ce documentaire sera précédé par le film Valérie qui a été remastérisé pour l’occasion.

« L’idée de faire ce documentaire me trottait dans la tête depuis fort longtemps, dit-elle. J’ai retrouvé un article de journal dans lequel je disais que j’aimerais qu’on fasse un spécial pour les 20 ans de Valérie dans lequel je pourrais vous raconter le film. Ça fait 30 ans de ça. Je suis une late bloomer comme on dit », ajoute-t-elle en riant.

Son documentaire est bourré d’anecdotes aussi surprenantes les unes que les autres. Elle raconte entre autres comment les Chiliens ont défié un couvre-feu pour voir le film. Comment les Chinois lui bridaient les yeux — oui, les yeux — sur les affiches promotionnelles. Comment Valérie a tenu l’affiche pendant plus d’un an à Nairobi, au Kenya. S’ajoutent à ce documentaire des entrevues avec Dominique Michel, Jean-Pierre Coallier, Michel Coulombe et Denise Bombardier qui, selon Mme Ouimet, « y va d’une remarque qui passera sûrement à l’histoire ». (Oh boy…).

Mais pourquoi Danielle Ouimet a-t-elle accepté ce rôle dans Valérie ?

« Je m’explique un peu dans mon documentaire, répond-elle. À 18 ans, j’avais un diplôme en poche. J’aurais voulu aller travailler, j’étais émancipée, je voulais sortir de la maison. Mais mes parents me disaient toujours : ‘Non, pas avant tes 21 ans’. Alors je me suis dit : ‘si je me mariais, mon mari, qui serait moderne, pourrait me permettre de travailler’. Puis je suis tombée enceinte, pas mariée, et j’ai décidé de garder l’enfant, ce qui était problématique à l’époque. J’ai eu un beau garçon extraordinaire qui est cinéaste aujourd’hui. À l’époque de Valérie, les gens ne savaient pas que j’avais un enfant. Mais je n’ai pas vu grandir mon fils. Il est parti avec son père en Europe à l’âge de trois ans. Son père s’est marié là-bas et il s’est occupé de notre fils parce que je n’avais pas assez d’argent pour le garder. Je travaillais à l’époque à la station radio CJMS où je faisais les rapports de circulation. Je gagnais 60 $ par semaine et la pension de mon fils me coûtait 60 $ par semaine. Je devais donc habiter chez mes parents.

Danielle Ouimet, à la station radio CJMS en 1969

«Donc pour moi, Valérie était une façon de me libérer, de reprendre ma vie et ma liberté complète. Je n’en voulais pas à mes parents. J’ai toujours été très près d’eux. Et jamais, mais jamais ils ne m’ont fait un reproche. Je pense qu’ils m’ont regardée aller de loin en se disant ‘lorsqu’elle tombera, on sera là pour elle’. Mais ils m’avaient dit ‘à 21 ans, tu feras ce que tu voudras’. J’avais 21 ans, ils devaient me laisser faire. Donc j’ai fait ce film-là en ne sachant pas au départ qu’il y aurait des scènes de nudité, enfin, pas aussi répétitives. Le réalisateur, Denis Héroux, m’a dit : ‘si t’as des objections Danielle, dis-le et on peut faire reprendre ces scènes par quelqu’un d’autre’. Mais je tombais de 60 $ par semaine à la radio à 60 $ par jour. Pour moi, c’était me libérer complètement, je pourrais payer la pension de mon fils et vivre seule. Il a fallu que je prenne une décision, et vite. Alors j’ai dit : ‘d’accord, j’embarque’. Et je dis souvent — même pas à la blague — qu’en 10 minutes, j’ai décidé du restant de ma vie. Ma vie a changé complètement. Et j’avais 21 ans».

— Est-ce que votre fils a vu le film Valérie ?

— Il est venu vivre avec moi au Québec à l’âge de 17 ans. Il suivait un cours en cinéma pour devenir cinéaste et on a présenté Valérie dans le cadre de ce cours. Lorsqu’il est rentré ce jour-là, il m’a regardée dans les yeux et il m’a dit : ‘t’as fait un film toi ?’ », conclut Danielle Ouimet dans un éclat de rire.