La première année de Raymond Théberge à titre de commissaire aux langues officielles du Canada a été qualifée par certains de «discrète». Mais le Franco-Manitobain a multiplié les visites et les conférences.

Raymond Théberge, l’enfant du bilinguisme

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Raymond Théberge se dit « un enfant de la Loi sur les langues officielles ».

De son enfance dans son village francophone de Sainte-Anne-des-Chênes, au Manitoba, il a grandi, cheminé, et son parcours exceptionnel l’a mené jusqu’à Ottawa où il a été nommé, en janvier 2018, commissaire aux langues officielles du Canada. Et si quelqu’un peut se targuer de connaître à fond la réalité et les défis des minorités linguistiques au pays, c’est bien lui.

Titulaire d’un doctorat en linguistique, d’une maîtrise ès arts et linguistique appliquée et d’un baccalauréat en histoire, M. Théberge, 66 ans, a notamment agi comme directeur du Centre de recherche et doyen de la Faculté de l’éducation au Collège universitaire de Saint-Boniface, au Manitoba, professeur associé à l’université Laval, recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, directeur général du Conseil des ministres de l’éducation (Canada), et sous-ministre adjoint au ministère de l’Éducation et au ministère de la Formation et des Collèges et Universités de l’Ontario.

Pas si mal pour un Franco-Manitobain qui, à l’école élémentaire, devait lire un livre intitulé My British Heritage

Le Droit l’a rencontré.

RAYMOND THÉBERGE : Mon village de Saint-Anne-des-Chênes était comme un petit Québec. On s’appelait des Canadiens français. Il y avait l’église et l’école des Sœurs Grises, et c’était ça le centre du village. Mon père était propriétaire d’une épicerie. Ma mère a élevé ses cinq enfants et elle était une militante très impliquée dans l’éducation en langue française au Manitoba. Je me souviens de ce livre que j’avais dans mon cours de sciences sociales qui s’intitulait My British Heritage, alors que personne dans la classe n’avait un british heritage. Quand ma mère a appris ça, elle m’a fait la leçon elle-même, elle m’a raconté l’histoire de Louis Riel (rires).

LE DROIT : Vous n’avez pas soumis votre candidature au poste de commissaire aux langues officielles du Canada. On a plutôt été vous chercher, comme on dit. Pourquoi avez-vous accepté ce défi ?

RT : Si je regarde d’où je viens, je trouvais qu’à ce point-ci c’était ma façon de contribuer. La dualité linguistique est une valeur canadienne et une valeur fondamentale qui mérite d’être protégée. C’est le rôle du commissaire aux langues officielles et c’est ma motivation. Moi, je m’appelle un enfant de la Loi sur les langues officielles. J’avais 16 ans lorsque cette loi a été adoptée. C’était pour moi et pour ma génération une affirmation de qui nous étions comme Canadiens français, et comme Franco-Manitobains par la suite. À ce moment-là, on écoutait les chansonniers du Québec comme les Robert Charlebois, Louise Forestier et Yvon Deschamps. Puis il y a eu aussi tous les chansonniers de la France. Pour nous, c’était une ouverture sur le monde. Et le fait que nous avions une loi sur les langues officielles, avec le commissaire Keith Spicer qui était cool, on se disait : « Là, on est vraiment spécial comme francophones. » Il y avait beaucoup d’effervescence à cette époque dans les communautés francophones partout au Canada. Et on a fait beaucoup de progrès depuis. Mais aujourd’hui, honnêtement, je pense qu’on stagne. Qu’on recule, même.

LDC’est effectivement fort inquiétant depuis un certain temps.

RT : Mais est-ce que le mouvement anti-bilinguisme que l’on ressent présentement est une nouvelle tendance, ou est-ce une tendance qui va simplement disparaître ? Une chose est claire, c’est que la conjoncture a rapidement changé. Pourquoi cette réaction au cours des dernières années ? Ça porte certes à la réflexion. Est-ce le temps d’avoir une discussion nationale sur les droits (des minorités linguistiques) et sur la dualité linguistique ? Devrait-on avoir une conférence fédérale-provinciale-territoriale ? C’est le 50e anniversaire de l’adoption de la Loi sur les langues officielles cette année. Ce serait un bon moment pour avoir ce genre de réflexion. (…) Je pense que dans certaines provinces, on a oublié nos responsabilités à l’égard des communautés (francophones). On parle beaucoup d’économie. Mais on ne doit jamais faire des économies sur le dos des minorités.

LD : Vous avez récemment terminé votre première année à titre de commissaire aux langues officielles du Canada. Certains intervenants ont dit publiquement que vous avez été plutôt discret et même « fantomatique » durant cette première année de votre mandat.

RT : Cette année, j’ai visité cinq régions, donné 27 conférences à travers le pays, j’ai fait deux comparutions devant la Chambre et une autre devant le Sénat. Et c’est sans oublier les 800 plaintes reçues, donc des enquêtes. Et on finalise présentement mon premier rapport annuel. Vrai, ce fut une année d’apprentissage. Ottawa est un monde en soi. Mais à mon avis, on a beaucoup accompli. Peut-être qu’on aurait pu mieux communiquer ce qu’on a fait. Mais l’année a été extrêmement chargée.

LD : Et une année difficile pour les minorités francophones au pays. Craignez-vous que les choses aillent de mal en pis pour ces communautés en 2019 ?

RT : Il faudra être encore plus vigilant qu’on l’était par le passé. Il y a eu beaucoup de changements dans les gouvernements (provinciaux) au cours des dernières années, il faudra être vigilant. C’est tout de même ironique qu’on ait ces préoccupations en 2019, l’année du 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles. Après 50 ans, certains croiraient que la question de la dualité linguistique est réglée. Mais elle ne l’est pas. Pas du tout.