Pierre Dufault, 83 ans, est né et a grandi dans la Basse-Ville d’Ottawa. Il a commencé sa carrière en journalisme au quotidien Le Droit en 1952, à l’âge de 17 ans. « Mais on m’a congédié quelques mois plus tard, dit-il. Et avec raison, je n’étais pas compétent. »

Pierre Dufault, le dernier des «grands»

CHRONIQUE LES GRANDES ENTREVUES / « Je suis le dernier encore vivant de la première gang », lance Pierre Dufault.

La « première gang », ce sont les René Lecavalier, Richard Garneau, Lionel Duval, Jean-Maurice Bailly et tant d’autres. Ces animateurs et commentateurs sportifs à l’époque où Radio-Canada était le seul diffuseur de langue française au Canada. Une époque où les commentateurs, animateurs et journalistes sportifs étaient embauchés pour leurs compétences, leurs connaissances et leur expérience, et non pour le nombre de buts qu’ils avaient comptés en carrière, ou pour le nombre de matches qu’ils avaient « coachés ».

« Je suis un gars de voix, dit Pierre Dufault. Et à Radio-Canada, la première exigence était d’avoir une voix. Aujourd’hui, on embauche n’importe qui, d’abord que le gars ait une réputation. Il peut dire n’importe quoi dans un français misérable et avec une voix épouvantable, ce n’est pas grave. Un gars comme (Guy A.) Lepage qui fait Tout le monde en parle n’aurait jamais été engagé sous aucune considération dans mon temps. Jamais. La voix, l’articulation, la diction parfaite, on accordait beaucoup d’importance à ça dans le temps. Ensuite venaient les connaissances, être capable de lire intelligemment, pouvoir réaliser des entrevues, pouvoir improviser et le reste. Il fallait passer un test d’à peu près 40 minutes à l’époque. Aujourd’hui, on n’en fait même plus. »

Pierre Dufault, 83 ans, est né et a grandi dans la Basse-Ville d’Ottawa. Il a commencé sa carrière en journalisme au quotidien Le Droit en 1952, à l’âge de 17 ans. « Mais on m’a congédié quelques mois plus tard, dit-il. Et avec raison, je n’étais pas compétent. »

Il est retourné aux études à l’Université d’Ottawa, puis il a été embauché à la station radio CKCH, à Hull, où il a œuvré de 1955 à 1964. « On pouvait tout faire à CKCH, se souvient-il. J’ai été reporter, ensuite annonceur, puis réalisateur. C’est là que j’ai appris mon métier. »

Pierre Dufault s’est ensuite joint à Radio-Canada en 1964 où il a travaillé à la station de télévision CBOFT jusqu’en 1972. Puis, il est passé au service des sports du réseau français de Radio-Canada où il a agi à titre de descripteur des matches de la Ligue canadienne de football de 1973 à 1988, et présentateur du bulletin de nouvelles sportives jusqu’à sa retraite en 1996. Et durant sa longue carrière, il a assuré la couverture de 12 jeux olympiques.

« C’est moi qui ai couvert les assassinats des athlètes israéliens à Munich, en 1972, se rappelle-t-il. J’étais le premier reporter sur les lieux et, dans un reportage à la radio de huit minutes, j’ai réussi à reconstituer exactement ce qui s’était passé. Je n’oublierai jamais ce jour-là. »

L’élection de Pierre Trudeau

Il y a une autre journée que Pierre Dufault n’oubliera jamais. Soit celle du 25 juin 1968. Il y a 50 ans, presque jour pour jour.

C’était soir d’élections fédérales. Et comme d’habitude, Radio-Canada Montréal allait être le diffuseur principal de cette élection, laissant 10 minutes par heure aux stations régionales afin qu’elles présentent les résultats dans leur patelin.

Mais le 24 juin 1968, la veille de la soirée électorale, un conflit éclate entre la direction de Radio-Canada Montréal et le syndicat des journalistes. Et en fin d’après-midi du 25 juin, à quelques heures de la fermeture des bureaux de scrutin, la direction prend la décision d’annuler la couverture télé et radio de ces élections fédérales, et annonce plutôt une soirée de films.

Les huit stations du réseau allant de Moncton à Vancouver, consternées par cette décision inattendue, prennent alors la décision de diffuser eux-mêmes cette soirée électorale, leurs syndicats n’étant pas affiliés à celui de Montréal.

Et Radio-Canada Ottawa, la plus importante des stations du réseau hors Québec, accepte de jouer le rôle de diffuseur principal.

Mais à qui confier le rôle d’animateur de cette soirée ? Qui pourrait se glisser dans cette chaise à moins de deux heures d’avis et tenir l’antenne pendant trois, quatre, peut-être même cinq heures ?

« J’ai eu l’appel à la maison à 19 h 10, se souvient Pierre Dufault. C’était le chef des nouvelles de CBOFT, Jean Belleau, qui m’appelait pour me dire que j’allais être le maître d’œuvre de cette soirée. Et avant que je puisse réagir, il m’a dit de me taire et de me rendre immédiatement aux studios, l’émission devait débuter dans 50 minutes.

« Nous étions une équipe de cinq, c’est-à-dire quatre analystes et moi. Et nous avons tenu l’antenne jusqu’à une heure du matin. Le lendemain, on m’a dit que j’avais fait du bon boulot. Et Belleau est venu me remercier en me disant qu’il avait insisté pour que je joue le rôle de meneur de jeu. Il semble que tous les autres responsables ignoraient que j’avais dirigé ou animé 22 autres élections municipales, provinciales et fédérales entre 1956 et 1963 à CKCH.

— Le stress a dû être énorme ce soir-là ?

«Pas du tout, réplique-t-il. Plus le stress est grand, plus je suis partant. Je savais que j’étais capable de le faire. Et si Radio-Canada m’appelait ce soir à 21 h 30 parce que (la chef d’antenne) Céline Galipeau est tombée malade, j’irais, je me maquillerais, je m’assoirais et : ‘Bonsoir Mesdames et Messieurs, voici maintenant le Téléjournal’. Ça ne se perd pas, ça », de conclure le grand Pierre Dufault.