La Dre Julie Lockman

«Montfort, c’est mon phare»

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / C’est un véritable cri du cœur qu’a lancé la Dre Julie Lockman, la semaine dernière, dans une lettre ouverte intitulée « Denise ou déni ? » et publiée dans nos pages et sur nos différentes plateformes.

Médecin de famille qui a pratiqué pendant plus de 20 ans à l’Hôpital Montfort, elle s’est dite très préoccupée par l’anglicisation progressive du seul hôpital universitaire de langue française en Ontario.

Et sa sortie ne s’est pas arrêtée à cette institution franco-ontarienne. Dre Lockman se dit aussi bouleversée par une « déferlante » de l’anglais et par le déclin de sa langue et de sa culture un peu partout en Ontario et ailleurs au Canada, même au Québec. « Le fameux sorry, I don’t speak French de jadis s’est transformé en un simple regard d’indifférence ou pire de dédain », a-t-elle écrit.

Qu’est-ce qui a provoqué cette sortie dans Le Droit ?

« Je voyais tout le monde s’énerver et dire que Denise Bombardier n’avait pas d’allure, répond-elle. C’est sûr qu’elle n’a pas procédé de la meilleure façon pour passer son message, mais j’étais d’accord avec elle. Pas sur tout. Mais j’étais d’accord avec elle que ça ne va pas bien. Tout le monde dit : «on est correct». Je ne suis pas d’accord et je tenais à réagir. Et ce jour-là, je devais aller marcher avec mon chien et ça ne me tentait pas. (Rires). Alors je me suis plutôt assise à mon ordinateur en me disant que j’allais répondre à Denise Bombardier.

— Vous êtes d’accord avec elle qu’il n’y a presque plus de francophones à l’extérieur du Québec ?

— Je sais qu’il y a des communautés francophones. Je ne suis pas d’accord avec elle sur toute la ligne. Ce que je dis, c’est qu’on a de la misère. Et ça ne s’arrête pas aux francophones hors Québec. J’étais dans un McDo de Gatineau l’autre jour et tout le monde commandait en anglais. »

Étonnamment, la grande majorité des Franco-Ontariens qui ont réagi à cette lettre de Dre Lockman se sont dits en accord avec elle. Est-elle surprise par cette réaction ?

« Pas du tout, répond-elle, je n’ai pas réinventé la roue. Je fais juste dire les faits. Les faits sont là et ils sont vérifiables. Ce que je vois, plein d’autres gens le voient aussi. Et tristement, c’est ce que c’est. On veut se donner l’illusion qu’on est encore forts. Mais avec les réseaux sociaux et le reste, comment peut-on résister à la vague anglophone ? Je ne vois vraiment pas comment on peut résister à ça. Et moi, ça ne me tente pas juste de survivre et de faire semblant que tout va bien. Alors je continue à faire ce que je fais. Je me bats et je dis ce que je pense. Je suis une bagarreuse et je le serai toujours. »

Originaire de Vanier, Dre Julie Lockman, 51 ans, a fait ses études en médecine à l’Université de Sherbrooke avant de revenir dans la région en 1994 pour faire sa résidence de deux ans à l’Hôpital Montfort, un endroit pour lequel elle a eu le coup de foudre. Ce qui explique en partie sa sortie contre l’anglicisation de cet hôpital franco-ontarien qui lui tient tant à cœur.

« J’ai fait mon premier accouchement en février 1996 et j’ai vraiment goûté à l’esprit de famille de Montfort, se souvient-elle. C’était fantastique. Pendant ma résidence, j’ai vraiment réalisé que c’est à Montfort que je voulais être. Et j’y suis restée.

«Mardi dernier, j’ai fait mon dernier accouchement. Je n’en ferai plus après plus de 2000 en 23 ans. C’était une grosse décision. Mais j’étais de garde 24 heures par jour et sept jours par semaine. Se coucher le soir sans savoir si on sera appelé durant la nuit, c’était devenu trop. Alors j’ai fait mon dernier accouchement mardi et j’ai pleuré comme une madeleine. J’ai pleuré pendant la naissance, j’ai pleuré pendant le placenta, j’ai pleuré pendant que je faisais les points de suture. À un moment donné, j’ai dû arrêter de pleurer sinon j’aurais raté mon travail. (Rires).

— Je reviens à vos débuts à Montfort. Vous étiez médecin depuis à peine un an lorsque le gouvernement ontarien a voulu fermer cet hôpital en février 1997.

— Oui, et je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais dans ma voiture en direction d’Embrun, où j’ai ma pratique, je venais d’entendre le bulletin de nouvelles à la radio et je pleurais. Et à Embrun, tout le monde pleurait. Tout le monde était sous le choc. Puis, la communauté s’est mobilisée. Et jamais durant cette lutte (S.O.S. Montfort) ai-je songé à aller travailler dans un autre hôpital de la région. Il n’en était pas question. C’était Montfort ou rien. J’adore Montfort. C’est mon phare. »

La médecin comédienne

Les habitués du Théâtre de l’Île, à Gatineau, ne connaissent pas nécessairement Julie Lockman, la médecin, mais ils connaissent bien Julie Lockman, la comédienne.

Au cours des cinq dernières années, Dre Lockman a joué dans sept pièces de théâtre communautaire au Théâtre de l’Île.

«J’ai toujours été du genre à essayer plein de choses, dit-elle. Je veux saisir toutes les occasions, je ne veux rien manquer. Et quand j’ai appris qu’on cherchait des comédiens amateurs au Théâtre de l’Île, je me suis dit : pourquoi pas ? J’aime me dépasser et me déstabiliser. Et le théâtre est très déstabilisant et hors de ma zone de confort. C’est complètement un autre monde.

«C’est tout un défi et j’aime ça. Rencontrer des gens d’un milieu complètement différent que celui de la médecine, c’est plaisant. Et mes patients d’Embrun viennent toujours me voir jouer et ils sont bien fiers de moi. Je m’amuse beaucoup. Ce n’est pas la médecine qui me définit.

— Qu’est-ce qui vous définit ?

— Mon amour de la vie.»