Le directeur général de Moisson Outaouais, Armand Kayolo
Le directeur général de Moisson Outaouais, Armand Kayolo

Moisson Outaouais: une main tendue

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / L’organisme Moisson Outaouais qui dessert 41 banques alimentaires de la grande région de l’Outaouais — un territoire de plus de 30 000 km carrés — a livré 43 700 kilos de denrées alimentaires en mars 2019.

Cette année, en pleine pandémie, ce nombre a grimpé à 74 500 kilos de denrées distribuées du Pontiac à la Petite-Nation, en passant par la Haute-Gatineau, les Collines-de-l’Outaouais et la région urbaine. « Et ça, c’est juste en mars de cette année, souligne le directeur général de Moisson Outaouais, Armand Kayolo. Les choses n’ont pas ralenti en avril. »

Les statistiques sont bouleversantes. Depuis le début de la pandémie de la COVID-19, le nombre d’usagers des banques alimentaires de l’Outaouais urbain a augmenté de 70 %. Dans le milieu rural, la « clientèle » de Moisson Outaouais a connu une hausse consternante de 200 %.

Et dans plusieurs cas, les « nouveaux » usagers sont des gens qui n’auraient jamais cru devoir s’agripper à la main tendue d’une banque alimentaire pour subsister et pour nourrir leur famille.

« Il y a eu beaucoup de pertes d’emplois au cours des dernières semaines, donc on voit évidemment plus de gens qui sont au chômage, dit M. Kayolo. Quand ces gens ont vu les étalages d’épiceries vides au début de la pandémie, ils ont un peu paniqué et ils se sont tournés vers les banques alimentaires. Mais même après, lorsqu’on a revu les denrées dans les épiceries, ces gens ont gardé l’habitude d’aller à la banque alimentaire parce qu’ils sont incertains de ce qui va arriver demain, après-demain ou dans un mois. Ils ne savent pas quand le confinement va se terminer et quand ils pourront retourner au travail ».

« Plusieurs familles se sont aussi ajoutées, poursuit M. Kayolo. Le ministère de l’Éducation a fait parvenir une lettre aux parents il y a quelques semaines qui disait, en gros : “si votre enfant profitait du programme des petits-déjeuners à l’école, adressez-vous à Moisson Outaouais”. Ces parents ont vu une ouverture, et le premier ministre du Québec a déclaré que tout le monde pouvait aller dans les banques alimentaires. Alors cette nouvelle clientèle s’est ajoutée. Mais on ne s’arrête pas aux catégories de gens qui fréquentent nos banques alimentaires. Présentement, la maison brûle et on s’affaire à éteindre le feu. On s’assure de sortir tout le monde de la maison qui brûle. On ne sait pas qui on sort, mais on veut sortir tout le monde », d’ajouter le directeur général de Moisson Outaouais.

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« Chaque fois qu’il y a une crise, on se tourne vers eux (les organismes communautaires). Notamment parce qu’ils s’occupent des plus vulnérables. Mais nos organismes communautaires tirent le diable par la queue. Ils s’occupent des plus vulnérables et ils dépendent de la charité pour fonctionner. C’est comme l’inverse du bon sens ! 92 % des taxes et impôts qu’on paye vont soit à Québec, soit à Ottawa. Les gros montants devront venir de ces gouvernements ».


« Présentement, la maison brûle et on s’affaire à éteindre le feu. On s’assure de sortir tout le monde de la maison qui brûle. On ne sait pas qui on sort, mais on veut sortir tout le monde »
Armand Kayolo

Armand Kayolo est évidemment d’accord avec le maire de Gatineau. Selon lui, Moisson Outaouais serait l’une des 19 Moisson du Québec les plus sous-subventionnées. « Au niveau des subventions, nous sommes au plancher par rapport au reste du Québec », laisse-t-il tomber.

« Chez Moisson Outaouais, explique-t-il, 80 % de nos revenus proviennent de dons de particuliers et de dons corporatifs. L’autre 20 % provient de Centraide Outaouais et du CISSSO (Centre intégré de santé et des services sociaux de l’Outaouais). Nous vivons des dons de la communauté. Et Dieu merci pour la solidarité de celle-ci. Les gens de l’Outaouais sont remarquables et généreux et nous les remercions. Ils sont notre manne du ciel.

«Vrai, nous avons obtenu de l’aide gouvernementale pendant la pandémie, et nous en sommes très reconnaissants, ajoute-t-il. Notre crainte, c’est que les banques alimentaires continuent à écoper si la pandémie et le confinement se poursuivent pour quelques semaines, quelques mois. Si ça se poursuit et que les usines et les commerces restent fermés, la communauté aura-t-elle encore assez de possibilités pour nous aider ? Notre poche, c’est la communauté. Et si elle est affaiblie, si elle souffre, nous allons aussi en souffrir chez Moisson Outaouais. Nous allons tous en souffrir.»

M. Kayolo souligne qu’une demande de subvention de 7,5 millions $ pour les cinq prochaines années a été acheminée à Québec bien avant le début de la pandémie. Une demande de 10,5 millions $ a aussi été faite auprès du gouvernement fédéral par le réseau des Moisson du Québec. «C’est un total de 18 millions $ pour les cinq prochaines années que l’ensemble des Moisson de la province a demandé à Québec et à Ottawa, précise-t-il. Avec cette pandémie, ces deux paliers de gouvernement ont compris que nous sommes un service essentiel. Espérons qu’ils ne nous oublieront pas après la pandémie.»

D'usager à DG

Originaire de la République démocratique du Congo, Armand Kayolo est arrivé au Canada après avoir œuvré 10 ans à titre de secrétaire administratif à l’ambassade du Congo à Tokyo, au Japon. Venu poursuivre ses études à l’Université Saint-Paul, à Ottawa, il avait l’intention de s’installer du côté québécois de la rivière, lui qui ne parlait pas l’anglais à l’époque. Il a cependant eu une petite frousse en descendant de l’avion…

Lorsqu’il a mis les pieds dans l’aéroport d’Ottawa, le 30 octobre 1995, les résultats du deuxième référendum sur la souveraineté du Québec déferlaient à la télé. «Je ne comprenais pas trop ce qui se passait, avoue-t-il. Mais je comprenais que le Québec voulait se séparer. Alors j’ai suivi ça et, lorsque j’ai vu que Jean Chrétien était content, je me suis dit que je pouvais m’installer au Québec en tant que Canadien. (Rires) Mais ça m’a marqué. J’ai demandé à un ami plus tard si le Québec allait se séparer un jour. Il m’a répondu : ‘ce n’est pas pour aujourd’hui ni pour demain’. Alors on verra bien. »

Titulaire d’une maîtrise en service social de l’Université Saint-Paul et d’un baccalauréat en communications de l’Université d’Ottawa, Armand Kayolo a été pendant 15 ans gestionnaire de programmes au Centre des ressources communautaires Rideau-Rockcliffe d’Ottawa.

Il a été nommé directeur général de Moisson Outaouais en juin 2018. Un milieu, dit-il, qu’il connaît bien puisqu’il a lui-même été usager d’une banque alimentaire durant ses premières années dans la région.

« Je n’avais pas droit à l’assistance sociale parce que j’étais étudiant étranger, se souvient-il. Je devais payer mes études, alors je comptais sur une banque alimentaire des Sœurs de la Charité pour me nourrir. Les banques alimentaires ont nourri mon estomac. Mon estomac a nourri mon cerveau. Et mon cerveau pense aujourd’hui aux autres qui ont faim comme moi j’avais faim durant mes trois premières années à Ottawa. Je connais la réalité des gens qui ont besoin de cette aide. Et je veux travailler pour eux. Je n’ai pas appris à devenir directeur de Moisson Outaouais dans les livres, je l’ai vécu. »