Originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, Carol Anne Chénard, 41 ans, a grandi à Ottawa et y habite toujours. Directrice à Santé Canada, elle est aussi arbitre internationale de la FIFA depuis 2006.

L’oeil de l’arbitre

CHRONIQUE LES GRANDES ENTREVUES / La Coupe du monde de la FIFA qui s’est terminée la fin de semaine dernière en Russie a été captivante et pleine de rebondissements. Comme des millions de gens sur la planète, Carol Anne Chénard avait les yeux rivés sur son téléviseur, dimanche dernier, pour regarder la victoire de la France sur la Croatie.

Mais elle a regardé ce tournoi d’un œil différent. De l’œil d’un arbitre. C’est tout à fait normal, puisque cette Franco-Ontarienne d’Ottawa qui est, depuis 2006, arbitre internationale de la FIFA.

Si vous avez déjà assisté à un match du Fury d’Ottawa ou de l’Impact de Montréal, vous l’avez sûrement vue sur le terrain, puisqu’elle est aussi arbitre dans la United Soccer League (USL), la North American Soccer League (NASL) et la Major League Soccer (MLS), soit la première ligue en Amérique du Nord.

« J’ai aussi arbitré deux Coupes du monde sénior féminin, dit-elle. Je quitte la semaine prochaine pour la Coupe du monde des moins de 20 ans, en France. Ce sera ma quatrième. J’ai arbitré le soccer féminin aux Jeux olympiques de Londres et de Rio. Et à Rio, j’étais l’arbitre numéro un, l’arbitre principale pour la finale.

«Donc c’est sûr que j’ai regardé la Coupe du monde de la FIFA à travers l’œil d’un arbitre, puisque les arbitres qui étaient sur le terrain pendant ce tournoi sont mes collègues. J’ai travaillé avec eux. Je voulais qu’ils réussissent. Et je peux vous dire que d’être sur le terrain avec les joueurs, c’est le « best seat in the house ».

— Est-ce que vous pourriez être affectée à la Coupe du monde de 2022, au Qatar ?

«C’est mon rêve. Et ça pourrait se réaliser avec l’assignation de sept femmes — moi incluse — à la Coupe du monde des moins de 17 ans l’an dernier, en Inde. C’était la première fois que des femmes arbitraient un tournoi de la FIFA chez les gars. Donc je pense que c’est une possibilité. Je l’espère.»

Originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, Carol Anne Chénard, 41 ans, a grandi à Ottawa et y habite toujours. Titulaire d’un doctorat en microbiologie de l’Université de McGill, elle est directrice du bureau des affaires législatives et réglementaires à Santé Canada.

«J’étais sur l’équipe canadienne de patinage de vitesse durant la première année de mon doctorat, dit-elle. J’étais parmi les top 10 au Canada et j’ai gagné quelques médailles en relais avec l’équipe. Mais à un moment donné, je me suis dit que c’était un peu trop. Quand j’étais au laboratoire, je voulais être au patin. Et quand j’étais au patin, je devais être au laboratoire. Donc j’ai décidé (en 2002) que je n’avais pas quatre autres années dans mes jambes pour tenter de me qualifier aux Jeux olympiques et j’ai pris ma retraite du patin. J’ai complété mon doctorat, tout en continuant à arbitrer au soccer.

— Est-ce que votre salaire d’arbitre vous permettrait de quitter votre emploi à Santé Canada ?

«Non. L’arbitrage au Canada, on ne fait pas ça pour l’argent. Nous ne sommes pas payés à salaire, nous sommes payés par match. Et j’arbitre en moyenne deux matchs par mois. Nous ne sommes pas payés pour tout le temps qu’on met pour l’entraînement et pour les cours qu’on doit régulièrement suivre. Donc c’est sûr que pour nous, les femmes, au Canada, on ne fait pas ça pour l’argent.»

— Ça demande combien de temps en entraînement ?

«Beaucoup ! Au moins 90 minutes d’entraînement intense par jour, six jours par semaine. Il faut suivre les joueurs et le ballon sur le terrain. Et le soccer moderne devient de plus en plus vite. Les joueurs sont beaucoup plus vites, donc on passe beaucoup de temps à s’entraîner. La FIFA nous suit de très près. Elle nous envoie des programmes d’entraînement chaque mois. Chaque arbitre a un entraîneur qui le suit. On doit être prêt pour un match comme un joueur doit être prêt pour un match. On doit passer un test physique qu’on se doit de réussir avant de se rendre à un tournoi. Une fois arrivé sur place, on doit passer un autre test physique afin d’être certain que nous sommes prêts pour le tournoi. Et si on ne réussit pas ce test, on se fait renvoyer chez nous.»

— Comment composez-vous avec des foules qui peuvent parfois être très hostiles à l’égard des arbitres ?

«J’ai commencé à arbitrer à l’âge de 15 ans. Quand on est jeune, c’est très difficile parce que ce sont des adultes, des parents et des entraîneurs qui nous crient après. C’est difficile et ça prend du support, c’est très important. Moi, j’ai été chanceuse parce que mon père aimait assister aux matchs que j’arbitrais. Donc, il était toujours là pour m’appuyer et il savait quand et comment me pousser lorsque j’avais un peu moins de confiance en moi. Et ma mère était là quand ça devenait un peu plus difficile et que je rentrais à la maison en pleurant. Mais maintenant, au niveau international, c’est sûr qu’on se fait crier après, mais c’est moins personnel. Mais lorsqu’on est sur un terrain local et qu’on est jeune, ça devient très personnel. Les parents peuvent devenir très personnels. C’est la raison pour laquelle la communauté des arbitres est très importante. Il n’y a personne d’autre qui comprend le feeling d’être sur le terrain et de prendre une bonne décision ou une mauvaise décision, et d’être capable de se reprendre.»

— Il y a parfois de gros enjeux dans un match, surtout dans les compétitions internationales.

«Absolument. Et je ne lis jamais les journaux après un match. Je ne lis pas les blogues non plus. Ce sont des gens qui ne me connaissent pas et ça devient souvent personnel. Donc il faut se protéger.»

— Et après le soccer ?

«Je pense que je vais continuer à travailler dans le monde du soccer. Il y a tellement de gens qui m’ont donné du temps durant ma carrière, j’aimerais redonner un peu à l’Association canadienne, mais aussi à la FIFA au niveau international si l’opportunité se présente.»