Manon Lalonde, l’ingénieure en chef de la Commission de planification de la régularisation de la rivière des Outaouais

L’ingénieure en chef

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Manon Lalonde est devenue bien malgré elle porteuse de mauvaises nouvelles depuis quelques semaines.

Ingénieure en chef de la Commission de planification de la régularisation de la rivière des Outaouais (CPRRO), c’est elle qui multiplie les entrevues médiatiques depuis le début des crues printanières. C’est elle qui a l’ingrate tâche de nous annoncer que la crue progresse ou que la fonte des neiges s’accentue, ou encore que la pluie des prochains jours n’aidera en rien et que la situation sur le terrain s’empire de jour en jour, voire d’heure en heure. C’est elle qui — comme on dit — « doit aller au batte ».

Elle s’y est un peu habituée. Ingénieure en chef de la CPRRO depuis deux ans et demi, Mme Lalonde a eu son baptême de feu des médias lors des crues printanières de 2017. Et elle affirme que les gens semblent mieux comprendre son rôle cette année qu’il y a deux ans.

« Je sais que certains me voient comme une porteuse de mauvaises nouvelles, dit-elle, mais j’essaie de ne pas trop y penser. Parce que je me dis que là où je suis le plus utile, c’est en aidant les gens à mieux savoir ce qui s’en vient. Il y a des gens qui vivent dans les zones inondables et c’est très malheureux ce qui se passe. Mais moi, tout ce que je peux faire pour les aider, c’est d’essayer de leur donner l’information la plus juste possible afin qu’ils puissent prendre les mesures nécessaires pour se protéger et protéger leur propriété. Ce n’est pas de ma faute s’il pleut ou si beaucoup de neige est tombée l’hiver dernier. Alors je vois ça d’un côté positif. Je me dis que j’ai un travail à faire et je tente de le faire le mieux que je le peux.

«Je pense que les gens ont beaucoup appris en 2017, poursuit-elle. La relation qu’on a avec les gens, les riverains, est différente. En 2017, on recevait beaucoup de bêtises (à la CPRRO). On recevait toutes sortes de messages de gens qui étaient fâchés contre nous. Certains pensaient qu’il y avait eu des erreurs dans la gestion des barrages. Ou que les gestionnaires des barrages ne se parlaient pas entre eux alors qu’on travaillait ensemble de façon tellement intensive. Il y avait une mauvaise compréhension. Beaucoup de gens croyaient que des inondations, ça ne pouvait pas arriver en Outaouais. Maintenant que les gens comprennent ça, c’est beaucoup plus agréable comme travail. On sent que notre travail est plus apprécié et utile. On reçoit maintenant des remerciements», ajoute-t-elle.

Manon Lalonde et son équipe ne sont pas insensibles aux drames humains causés par les crues et les inondations. Comme tout le monde, ils voient, ils écoutent et ils lisent les reportages réalisés sur le terrain par les journalistes. Ils voient les victimes. Ils les entendent.

«Je pense souvent aux gens qui sont dans cette situation, dit l’ingénieure en chef. Mais en même temps, j’essaie de ne pas trop y penser, car quand j’y pense, j’ai la larme à l’œil. J’ai un travail à faire et je me concentre sur mon travail. À la CPRRO, on a toujours un aperçu de ce qui s’en vient. Et chaque fois qu’on voit de mauvaises nouvelles — plus de pluie, plus d’eau qui arrive — il y a toujours un silence au sein des membres de l’équipe. Parfois de longs silences. Parce qu’on sait que des gens perdront tout. C’est parfois très difficile.»

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LA FRANCO-ONTARIENNE

Mère de deux enfants, Manon Lalonde, 52 ans, est native du village d’Alfred, dans l’Est ontarien. Elle habite aujourd’hui Cumberland avec son époux des 30 dernières années, lui aussi ingénieur.

«J’ai eu une enfance très heureuse dans un petit village où tout le monde se connaît, tout le monde se dit bonjour sur le trottoir. Je m’ennuie de ça parfois, laisse-t-elle tomber en souriant.

«J’ai toujours aimé la nature, l’eau, le grand air. On passait nos étés en camping dans la Petite-Nation. Et ça me désole de voir que ça inonde partout là-bas. Mes parents nous emmenaient camper au lac Simon, à Chénéville, à Saint-André-Avellin. C’est plein de beaux lacs dans cette région. Disons que j’ai passé beaucoup de temps sur les plans d’eau quand j’étais jeune. Quand j’ai débuté mes études universitaires en génie civil, j’ai découvert le métier que j’exerce aujourd’hui. Et j’adore faire ce que je fais.»

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À VENIR...

Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, annonçait vendredi que des niveaux supérieurs à ceux observés au plus fort de la crue de mai 2017 pourraient être atteints lundi ou mardi et perdurer pendant deux semaines.

«La décrue sera plus longue cette année, en effet, affirme Mme Lalonde. Nous serons dans une période ou il y aura des facteurs de risque pendant quelques semaines. Les coups de chaleur et les pluies pourraient faire remonter l’eau.

«Ce qu’on souhaite pour les prochaines semaines, ce sont des températures pas trop chaudes, sous la normale, afin que la neige qui reste — surtout celle dans le nord du bassin versant qui se mesure encore en mètres — ne fonde pas trop rapidement. Et on souhaite aussi un arrêt complet des précipitations, on n’en veut plus. Ça laisserait une chance au niveau d’eau de redescendre. On a passé notre commande auprès de Dame Nature et on verra si elle nous écoute», conclut-elle en souriant.