Louise Cormier, propriétaire de la Bijouterie Richer & Snow, prend sa retraite. De ce fait, l’entreprise fermera ses portes après 70 ans d’existence.

Les adieux de la bijoutière

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / C’est une institution de Hull qui fermera ses portes le 24 décembre prochain. La bijouterie Richer & Snow de la promenade du Portage ne sera plus après 70 années d’existence.

Non, ce commerce n’est pas une autre victime des magasins à grande surface et des Amazon de ce monde. Les affaires allaient très bien et la fidèle clientèle était toujours au rendez-vous.

« Mais j’ai toujours dit que je voulais finir ma carrière on top, dit la bijoutière et propriétaire, Louise Cormier. J’ai une autre vie, j’ai mes quatre enfants et mes six petits-enfants, il est temps de passer à autre chose, il faut que je pense à moi. Je sais que mes clients vont me manquer énormément. Depuis l’annonce de la fermeture, je reçois une vague d’amour incroyable. J’ai reçu huit bouquets de fleurs depuis que j’ai débuté ma vente de liquidation, lundi dernier. J’ai reçu des cartes et des bouteilles de vin. Mais mon plus beau cadeau, ce sont les caresses que mes clients me donnent lorsqu’ils passent me saluer une dernière fois. Ça, c’est inestimable et ça me touche tellement. »

Louise Cormier, 64 ans, avait 17 ans lorsqu’elle a été embauchée par Jack Snow, l’ancien propriétaire de cette bijouterie de Hull. D’être vendeuse de bijoux n’était pas un rêve d’enfance que cette native de la Basse-Ville d’Ottawa caressait. De devenir bijoutière non plus. Elle a simplement postulé pour cet emploi afin de pouvoir se marier…

« Nous étions en juin 1972, j’avais 17 ans et j’allais me marier au mois d’août de l’été suivant, raconte-t-elle. Je devais aller travailler chez Bell Canada mais il me manquait mes mathématiques de 13e année. Et si je voulais cet emploi, je devais retourner à l’école pour obtenir mes maths. Ça ne me tentait pas tellement, mais mon père m’a dit : «ce n’est pas vrai que tu vas te marier sans avoir de job». Donc j’ai ouvert les pages du Droit et j’ai vu dans les petites annonces que deux bijouteries de Hull cherchaient une vendeuse. J’ai postulé chez Richer & Snow et j’ai obtenu l’emploi. »

C’était le début d’une merveilleuse aventure qui allait durer 47 ans.

Pour la petite histoire, cette bijouterie a ouvert ses portes en 1948 dans l’édifice construit par J. Émile Lauzon à l’angle de la rue Laval et de la promenade du Portage. En 1950, Jack Snow, un unilingue anglophone d’Ottawa et propriétaire de 15 bijouteries du côté ontarien, a acquis ce commerce pour le nommer « Jack Snow Jewellers ». Mais l’homme d’affaires s’est rendu compte que sa bijouterie de Hull ne réalisait pas autant de profits que ses 15 autres. Il a vite compris que les Québécois ne magasinaient pas dans les commerces aux noms anglophones. M. Snow a donc recruté Édouard « Pit » Richer, un joueur de hockey de Hull très populaire à l’époque, il l’a nommé gérant de sa bijouterie de Hull en lui offrant un salaire, une voiture neuve aux quatre ans et un voyage annuel dans le sud, tout en le laissant poursuivre sa carrière de hockeyeur. Bref, Jack Snow s’est acheté un nom francophone et il a renommé son commerce : la bijouterie Richer & Snow.

Une bijouterie qu’il allait vendre en 1985 à sa plus fidèle employée : Louise Cormier.

« La vie fait drôlement les choses, dit cette dernière. Je me trouve chanceuse parfois, je n’aurais jamais pensé que j’allais devenir bijoutière. Mon premier mari est décédé d’une maladie du cœur en 1985. M. Snow pensait alors que j’héritais de beaucoup d’argent. Mais en fait, j’avais 5 000 $ en banque, juste assez pour défrayer le coût des funérailles. M. Snow est revenu de la Floride pour m’offrir son magasin, pour me le vendre. Mais je n’avais pas d’argent ! J’en ai tout de même parlé à ma sœur, Claudette, qui elle en a parlé à notre père. Et papa a accepté de nous prêter 15 000 $ chacune. M. Lévesque, le comptable de Jack Snow, nous a préparé un montage financier, la banque nous a prêté 150 000 $ pour l’inventaire et ma sœur et moi sommes devenues copropriétaires de la bijouterie Richer & Snow. Mais j’étais vendeuse et comptable, pas bijoutière. Donc je suis allée faire mon cours de bijoutière certifiée, j’ai ensuite fait mon cours de gemmologie. Ça m’a pris cinq ans et c’est durant ces années-là que ce métier est devenu une passion. Puis je suis devenue bijoutière officielle. Et je remercie Claudette qui a été ma partenaire silencieuse toutes ces années. Tout ça aurait été impossible sans elle.

«J’ai le plus beau métier du monde, ajoute la bijoutière. Depuis les 47 dernières années, je vends des émotions. Lorsque j’embauche un employé, je lui dis qu’on ne vend pas de bijoux ici, qu’on vend des souvenirs, des émotions. Il y a une quinzaine d’années, un jeune homme a fiancé sa copine ici, dans le magasin. C’était tellement beau à voir ! Une autre fois, j’ai demandé à un client de m’apporter une boîte de chocolats de Laura Secord. J’ai défait l’emballage de cette boîte, j’ai placé un bracelet de 5 000 $ dans le milieu, à la place des chocolats, puis j’ai remballé le tout comme si la boîte n’avait jamais été déballée. J’avais toutes sortes de trucs comme celui-là pour créer une émotion, un souvenir inoubliable, pour créer de l’amour. Et je remercie tous mes clients des 47 dernières années de m’avoir permis de vivre tout cet amour avec eux.»