Yves Saint-Denis, qui aura 78 ans dans quelques semaines, a vu le jour à Chute-à-Blondeau, dans l'Est ontarien

Le «Monument» de Chute-à-Blondeau

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Les murs de son bureau sont décorés de certificats, de distinctions et de médailles.

L’Ordre des francophones d’Amérique, l’Ordre de la Pléiade, le Prix Séraphin-Marion et plusieurs autres honneurs. S’ajoutent au décor ses deux doctorats en philosophie et en lettres françaises, ses nombreuses publications et œuvres littéraires, et une affiche du méga-spectacle franco-ontarien, L’Écho d’un peuple, pour lequel il a été co-concepteur avec son fils Félix, comédien, conseiller en histoire, secrétaire et président.

Son bureau a été aménagé au rez-de-chaussée de sa magnifique résidence de Chute-à-Blondeau, son village natal de l’Est ontarien situé aux abords de la rivière des Outaouais, à l’est de Hawkesbury, à quelques kilomètres de la frontière québécoise.

C’est là que Yves Saint-Denis a vu le jour. C’est là qu’il a grandi. C’est là qu’il reposera.

Sa santé est précaire. Ses interminables et difficiles combats contre la maladie — le cancer surtout — l’ont beaucoup affaibli. Les 13 chirurgies qu’il a subies, l’ablation de ses reins, les traitements de dialyse qu’il doit suivre trois fois par semaine, ses 24 auto-injections quotidiennes d’hydromorphone pour apaiser les intenses douleurs… c’est beaucoup pour un homme qui aura 78 ans dans quelques semaines. C’est beaucoup trop.

Mais Yves Saint-Denis est un battant. Depuis toujours. On le dira coloré. Unique. Parfois dérangeant. Tout ça est vrai. Mais son apport à l’avancement et à l’épanouissement de la communauté franco-ontarienne est inestimable. Sa volonté de lutter, incontestable. Son amour pour la langue française, inébranlable.

Pour ses trois enfants et ses neuf petits-enfants, Yves Saint-Denis est un père et un grand-père aimant, attentif, toujours présent.

Pour l’Ontario français, il est un monument.

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« Les médecins me disent que c’est une question de mois, laisse-t-il tomber. Mais il y a deux semaines, la douleur était si intense que je t’aurais dit que c’est une question de semaines.

— Il n’a jamais été question de semaines, intervient son épouse, Hélène, d’un ton légèrement contrarié. On a dit des mois, et il y a 12 mois dans une année. La seule personne qui le sait, c’est Dieu. On vit l’hôpital à la maison, dit-elle en se tournant vers moi. C’est parfois difficile, mais on est bien entourés. Nos enfants sont tellement proches de nous, ce n’est pas possible. Ils arrivent avec le dîner, le souper, on partage, on a du plaisir. On veut que tout soit normal. On veut que nos petits-enfants voient que la vie continue, malgré la maladie. On reçoit tellement d’amour d’eux, de nos proches et de nos amis. On ne pourrait pas passer à travers tout ce qu’on passe sans tout cet amour. Et présentement, tout va bien. Yves combat. »

Il combat. Et ceux qui le connaissent diront que la maladie n’a qu’à bien se tenir…

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« J’avais sept ans quand j’ai entendu mon grand-père dire : «Je ne suis pas allé à l’école bien longtemps. Et la seule chose que j’ai apprise, c’est de me battre contre les Anglais». J’ai un peu épousé l’idée, dit M. Saint-Denis. Mais au lieu de me battre contre les Anglais, j’ai travaillé pour les Français, pour la francophonie. Pour l’Ontarie.

— Toute votre vie, vous avez parlé de l’Ontarie plutôt que de l’Ontario. Pourquoi ?

— Pour sa finale française, répond-il. Comme on dit la Gaspésie, la Mauricie, l’Acadie, l’Estrie, l’Ontarie. »

Professeur de carrière, spécialiste en histoire et chef de la section du français à l’école secondaire de Plantagenet pendant plus de 20 ans — « tout en complétant mes thèses doctorales à l’Université d’Ottawa », soulignera-t-il — Yves Saint-Denis a fondé l’ACFO de Prescott-Russell en 1973. Sept ans plus tard, il était élu à la présidence de l’ACFO provinciale, aujourd’hui nommée l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), un poste qu’il a occupé pendant trois ans.

Ce ne sont que quelques-unes de ses nombreuses réalisations. Jeudi dernier, le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Maxime Laporte, s’est rendu à Chute-à-Blondeau pour lui remettre la médaille d’argent « Bene Merenti de Patria » pour sa contribution exceptionnelle à la francophonie. Un honneur que Yves Saint-Denis a reçu entouré des siens.

« Mes enfants et mes petits-enfants étaient là avec moi et ils ont pu témoigner de l’héritage que je leur laisse, soit cette volonté de vivre en français en Ontario.

— Êtes-vous confiant en ce qui a trait à l’avenir de la francophonie ontarienne ? Avez-vous confiance en la relève ?

— Les jeunes sont là, répond-il. Ils étaient 5000 à la manifestation du 1er décembre dernier à Ottawa. J’ai aimé leur enthousiasme. Les jeunes sont éveillés aux luttes franco-ontariennes. Ils sont forts. On chemine et c’est un plus. Et je pense qu’on devrait commencer à s’appeler le peuple franco-ontarien. Parce que nous sommes un peuple.

— Merci M. Saint-Denis.

— Passe par le cimetière du village avant de reprendre la route pour Ottawa, me dit-il. Va jeter un coup d’œil sur ma pierre tombale, elle est facile à reconnaître, c’est celle avec un lys et un trille gravés dans le roc. Tu y liras une devise que tu connais bien. »

Six devises ont été gravées sur sa pierre, dont celle du quotidien Le Droit : « L’avenir est à ceux qui luttent ».

Puis il y a l’autre aussi, celle qui résonne plus fort que jamais en… « Ontarie ». Et celle qui résonnera à tout jamais dans le village de Chute-à-Blondeau : « Nous sommes, nous serons ».