Le juge à la retraite, Michel Bastarache
Le juge à la retraite, Michel Bastarache

Le legs d’un père aimant

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Premier juge acadien à siéger à la Cour suprême du Canada, Me Michel Bastarache, 72 ans, a lancé sa biographie cette semaine. Rédigée en collaboration avec le journaliste de Radio-Canada, Antoine Trépanier, et préfacée par la romancière Antonine Maillet, l’œuvre porte le titre : «Ce que je voudrais dire à mes enfants».

La fille de M. Bastarache, Émilie, est décédée à l’âge de 17 ans alors que, peu de temps après sa naissance, les médecins ne lui donnaient que deux ou trois ans à vivre. Son fils, Jean-François, a quitté ce monde à l’âge de trois ans. Tous deux atteints d’une maladie génétique si rare qu’elle demeure à ce jour un mystère pour le monde médical. « En vieillissant, votre absence fait de plus en plus mal, mes enfants », écrit Me Bastarache dans sa biographie.

« J’ai choisi d’écrire ma biographie sous forme d’une lettre à mes enfants parce que leur perte a complètement changé ma vie, dit-il. D’abord, ma femme (Yolande) a été obligée de renoncer à sa carrière, elle avait quatre diplômes universitaires, elle pouvait devenir médecin. Ensuite, nous n’avions plus de vie sociale. Les enfants faisaient des convulsions répétitives et les infirmières avaient peur qu’ils meurent pendant qu’elles en avaient la garde, alors elles ne voulaient pas. Lorsque nous étions au Nouveau-Brunswick, on pouvait compter sur les gens de ma famille. Mais lorsque nous sommes arrivés à Ottawa, on ne connaissait personne. C’était très difficile. Et difficile aussi financièrement. Deux enfants handicapés qui nécessitent des soins intensifs à la maison occasionnent beaucoup de dépenses et, à cette époque-là, j’étais professeur à l’Université d’Ottawa et je n’avais pas des revenus importants. C’est un peu la raison pour laquelle je faisais deux professions en même temps. J’enseignais et je faisais des causes comme avocat. Mais ça voulait dire aussi que j’étais loin de ma famille. Et je le regrette maintenant, j’ai exagéré de ce côté-là.

«Je me suis jeté dans le travail pour arrêter de penser trop à l’avenir qui m’attendait avec la fatalité, la perte de mes enfants. Et j’avais peur que mon épouse fasse une grosse dépression. Un médecin m’a déjà dit que 90 % des couples qui ont un problème comme le nôtre se divorcent. Mais nous avions un mariage très solide», ajoute-t-il en soulignant que son épouse et lui ont célébré cette année leur 51e anniversaire de mariage.

Le couple Bastarache ne saura jamais ce qui a coûté la vie à leurs enfants. Ils se sont même rendus à l’Université Johns-Hopkins, à Baltimore, à la demande de l’un des plus grands spécialistes dans le domaine qui avait eu vent de la rare maladie de leur fille Émilie. Mais après une batterie de tests et de biopsies, ce spécialiste n’a trouvé aucune raison médicale pour expliquer la maladie.

«Notre objectif, à Yolande et moi, était d’avoir une grande famille d’au moins quatre enfants, dit M. Bastarache. Et on s’est demandé quelles étaient les chances d’avoir un deuxième enfant avec le même problème. Finalement, on nous a répondu que les chances étaient d’une sur un million. On a donc décidé d’avoir un deuxième enfant. Et on a revécu la même chose avec Jean-François», ajoute-t-il en baissant les yeux.

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Compagnon de l’Ordre du Canada, Officier de la Légion d’honneur décernée par le gouvernement de la République française, co-fondateur de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), titulaire de huit diplômes honorifiques, admis à six barreaux différents et fondateur de la section française de common law de l’Université d’Ottawa, Me Michel Bastarache a été juge de la Cour suprême du Canada pendant plus d’une décennie tout en menant une lutte constante pour l’égalité des communautés francophone et anglophone du pays.

La cause Mahé est d’ailleurs sa plus grande fierté comme avocat et juriste, une cause qu’il a pilotée devant la Cour suprême du Canada et qui portait sur le droit des francophones à gérer leurs écoles et leurs systèmes scolaires.

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de francophones de partout au pays qui ont pu compléter leur parcours scolaire dans leur langue maternelle lui doivent une fière chandelle. Pourtant, en concluant sa biographie, Me Bastarache écrit : «je ne pourrai jamais dire “mission accomplie”».

Ils seraient nombreux à le contredire…

«Je suis allé rencontrer des étudiants à plusieurs endroits (dans les communautés francophones hors Québec) et je trouve que la qualité du français n’est vraiment pas là et qu’il faut trouver un moyen d’améliorer ça, explique-t-il. Ça ne sert à rien d’enseigner en français si, ensuite, le français qu’on a est tellement mauvais qu’on n’est pas capable de faire une carrière respectable dans le domaine.

— Denise Bombardier a été bombardée pour avoir tenu des propos semblables aux vôtres, que je lui lance.

— Les conseils scolaires francophones hors Québec ont été créés, ils sont là, il faut qu’ils se donnent un mandat d’améliorer la qualité du français et qu’ils trouvent des moyens de le faire. Sans ça, on risque de diluer les objectifs que nous nous sommes fixés. Et évidemment, ça prend une volonté politique à tous niveaux, même là où le nombre (de francophones) est petit.

«En ce qui a trait à Mme Bombardier, je ne comprends pas pourquoi elle ne prêche pas en faveur d’une solidarité entre les francophones hors Québec et les francophones du Québec. Quel est son message ? Qu’on va décourager les gens parce que ça ne vaut pas la peine et qu’on risque de ne pas réussir ? C’est sûr qu’il y a beaucoup d’assimilation et beaucoup de difficultés. Mais nous avons des instruments que nous n’avions pas il y a quelques années. Nous avons des écoles, des conseils scolaires et de l’argent pour faire la francisation à plusieurs endroits. Et je trouve que Mme Bombardier n’a pas tenu compte de l’importance pour une personne de maintenir sa langue et sa culture.

«J’ai vécu toute ma jeunesse et une bonne partie de ma vie au Nouveau-Brunswick dans un milieu très anglophone et anti-français. Mais j’ai maintenu ma langue et ma culture. Ça se fait, c’est possible. Encourageons les gens plutôt que de les dénigrer.»