Guy Matte est directeur général de la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures.

Le Franco de Saint-Ubalde

CHRONIQUE LES GRANDES ENTREVUES / Il est natif de Saint-Ubalde, un petit village à mi-chemin entre Shawinigan et Québec qu’il surnomme « le royaume de la patate », mais Guy Matte est devenu au fil de sa carrière l’une des personnes les plus influentes de la communauté franco-ontarienne et de la francophonie canadienne.

En fait, Saint-Ubalde n’est plus qu’un doux souvenir d’enfance pour lui. Sa carrière, ses amis, sa famille, sa vie... c’est ici, en Ontario français.

« J’ai quitté Saint-Ubalde à l’âge de 16 ans, se souvient-il. C’était l’époque du «peace and love» et je voulais vivre de nouvelles expériences. J’étais jeune et je voulais juste partir. Alors un jour j’ai dit à mes parents : ‘J’arrête l’école, je ne suis plus capable’. Et ma mère m’a répliqué : ‘C’est correct, mais va travailler d’abord’. Donc je suis parti. Et dans ma tête, je quittais pour la Colombie-Britannique. Mais sans emploi et sans diplôme du secondaire, je me suis juste rendu à Ottawa », ajoute-t-il dans un éclat de rire.

Guy Matte s’est décroché un emploi dans une compagnie d’assurances. Mais l’expérience n’a duré que trois mois, son anglais n’étant pas assez bon à l’époque pour qu’il puisse « s’assurer » un revenu adéquat. Puis il a été embauché à la bibliothèque du Parlement canadien comme « placeux de livres », dit-il.

« Cet emploi a été un bel apprentissage politique, affirme-t-il. Et j’ai travaillé là pendant deux ans et demi. Dans la vie, je voulais être enseignant ou bibliothécaire. Mais après deux ans et demi comme «placeux de livres», je me suis dit que jamais de la vie je n’allais passer mes jours à faire ça. »

Il s’est donc inscrit comme étudiant adulte à l’Université d’Ottawa où il a obtenu une maîtrise en éducation. Et sa carrière a pris son envol.

Guy Matte a enseigné dans des écoles élémentaires d’Ottawa pendant huit ans avant de devenir formateur à l’École des sciences de l’éducation à l’Université Laurentienne, à Sudbury. Il a été nommé à la direction générale de l’Association des enseignants et enseignantes franco-ontariens (AEFO) en 1992, un poste qu’il a occupé jusqu’en 2002. Il préside depuis 2004 le Comité consultatif provincial pour les affaires francophones de l’Ontario. « Un comité extrêmement influent, dit-il, qui joue un rôle important dans le développement des services en français au sein de la fonction publique provinciale. »

Et depuis maintenant 14 ans, Guy Matte est directeur général de la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures dont les bureaux se trouvent à Ottawa. Cette fondation organise, entre autres événements, les Rendez-vous de la francophonie dont la 20e édition a été lancée jeudi dernier.

L’homme des coulisses

On ne verra jamais — ou rarement — Guy Matte sur la ligne de front, pancarte en main. Il a toujours préféré travailler dans l’ombre, en coulisse et loin des réflecteurs.

« Je pense que ça prend deux genres de personnes dans notre communauté, explique-t-il. Ceux qui sont des porte-paroles, ceux qui descendent sur la place publique, ceux qui vont déchirer leurs chemises, ceux qui célèbrent publiquement. Ceux qui sont le visage de la communauté, bref. Mais ça prend d’autres personnes qui, elles, cultivent un autre genre d’influence. Et j’ai toujours préféré ce deuxième groupe.

«Je privilégie beaucoup ma vie privée, poursuit-il. Quand t’es député, par exemple, ou encore porte-parole d’un mouvement, t’es plus à toi, t’as plus de vie privée. Moi, j’ai toujours voulu protéger ma vie privée, mon épouse, mes enfants. Je veux arriver chez moi le soir et dire : c’est fini pour aujourd’hui. Bien sûr, il y a des moments où il faut descendre dans la rue. On l’a vu avec (l’Hôpital) Montfort. Mais parfois, c’est plus facile d’obtenir des choses en coulisses. Comme, par exemple, avec le gouvernement (de l’Ontario) actuel. Si t’apportes de bons arguments et que tu parles aux bonnes personnes, on peut faire des progrès.»

Père de deux enfants et grand-père de trois petit-enfants, Guy Matte affirme que son plus grand succès dans sa vie sera «d’avoir fait en sorte que ses enfants et petits-enfants s’engagent à leur tour dans la même voie».

Que veut-il dire par cette «même voie» ?

«J’ai vu tellement de familles exogames où les enfants, pour toutes sortes de raisons, préfèrent parler l’anglais, explique-t-il. Et je ne juge pas, je constate. Chez nous, mon épouse, qui est anglophone, a appris le français. Elle a même fait son baccalauréat à l’Université d’Ottawa en français. Nous avions un «deal», elle et moi. Nos enfants pouvaient être juifs, comme mon épouse l’est, mais ils devaient parler français. Et aujourd’hui, mes enfants sont juifs et francophones et les deux travaillent en français. Et mes petites-filles à Sudbury fréquentent une école élémentaire de langue française, tout comme mon petit-fils à Toronto.

«J’étais seul en Ontario. Mais maintenant, nous sommes sept francophones dans la famille, avec un huitième qui naîtra bientôt», conclut d’un fier sourire le Franco venu de Saint-Ubalde.