Gilles Carpentier est conseiller municipal à Gatineau.

Le destin de Gilles Carpentier

CHRONIQUE / « Thérèse s’inflige les pires souffrances : bains à l’eau chaude à la limite de la tolérance, douches vaginales à l’eau de javel, broches à tricoter dans le vagin. Tous les moyens sont bons pour provoquer un avortement. Mais rien n’y fait, comme si cet enfant en devenir lançait un défi au destin en s’accrochant, en combattant, en repoussant les agressions. Lui, il voulait vivre... »

Ce passage — plutôt cru, disons-le — se trouve dans un livre rédigé et lancé l’an dernier par son auteur, le conseiller municipal de Gatineau, Gilles Carpentier. Thérèse, dans le passage en question, est sa mère.

Et cet enfant en devenir qui « voulait vivre », c’est lui. Gilles Carpentier. « Même avant de naître, je n’étais pas souhaité », laisse-t-il tomber.

Dans son ouvrage intitulé Du cœur à l’histoire —Le Vieux-Hull, le conseiller du district Carrefour-de-l’Hôpital revient sur son enfance difficile et parfois dramatique dans le Vieux-Hull des années 1950 et 1960.

Gilles Carpentier a vu le jour dans la Basse-Ville d’Ottawa, en septembre 1953. Issu de parents séparés — le divorce étant scandaleux à cette époque où les familles vivaient sous la tutelle des Dix Commandements — il était destiné à la crèche, voire à l’adoption, puisque son père l’avait abandonné, et sa mère était incapable de subvenir aux besoins d’un enfant dont elle ne voulait tout simplement pas.

Mais un oncle et une tante du Vieux-Hull du nom de Thérien ont décidé de l’adopter.

« Ma mère était poignée avec cet enfant-là et, par la force des choses, elle a décidé de ne pas le garder. De ne pas ME garder. Je suis donc devenu un Carpentier dans une famille de Thérien avec toutes les complications que cela engendre, se souvient-il. Mon père adoptif avait une quatrième année et il était boucher à la Canada Packers, dans le Vieux-Hull. J’avais deux sœurs, soit les deux filles de mon oncle et de ma tante. On n’était pas riche. Loin de là. Mais je n’ai jamais porté de jugement sur la façon dont j’ai été élevé. Et le geste qu’ils ont posé, celui de m’adopter, est d’une bonté qui ne se décrit pas. Mais à cause des circonstances, je suis devenu un peu rebelle à l’adolescence. Et d’être rebelle dans le Vieux-Hull de ces années-là menait parfois à des coups de poing sur la gueule. »

Son enfance n’est cependant pas toute sombre. Et à travers son récit et ses doux souvenirs, plusieurs redécouvriront ce Vieux-Hull d’une époque pas si lointaine. Mais Gilles Carpentier avoue que les premières années de sa vie l’ont marqué... pour la vie.

« Jeune adulte, j’ai consulté un psychologue, reprend-il. Et il m’a dit que la blessure du rejet dans l’utérus et la blessure du rejet à la naissance, ça ne se guérit pas. ‘Il va falloir que t’apprennes à travailler avec ça toute ta vie’, m’a dit ce psychologue. C’est sûr que j’ai fait beaucoup de cheminement personnel pour apprendre à maîtriser tout ça et à mettre ça de côté. Et je pense que ç’a juste fait de moi une meilleure personne. Et je n’ai que de la reconnaissance et de l’amour pour ce que les gens ont fait pour moi. J’aurais pu devenir un bum, et facilement. J’aurais pu me ramasser à la crèche et me faire trimbaler de famille en famille. Et avec l’effet du rejet, ça aurait pu être catastrophique. »

Du fédéral au municipal
Gilles Carpentier n’est pas devenu un bum. Loin de là. Titulaire d’un baccalauréat en gestion des affaires et d’une maîtrise en relations industrielles et ressources humaines, ce père de deux garçons a œuvré 35 années à la fonction publique fédérale, notamment comme sous-ministre adjoint au Conseil du Trésor.

Retraité depuis 2010, il s’est impliqué à titre de président de la société Alzheimer de l’Outaouais de 2011 à 2015, et comme président d’honneur de plusieurs organismes communautaires. Et en 2013, il a décidé de faire le saut en politique municipale.

« La candidate dans le quartier Carrefour-de-l’Hôpital aux élections municipales de 2013, Patsy Bouthillette, a été nommée juge en pleine campagne, se souvient-il. Elle avait même déjà installé ses pancartes électorales. Mais elle a été obligée de se retirer. Des gens dans mon entourage m’ont demandé si j’accepterais de rencontrer (le maire de l’époque) Marc Bureau. Je ne le connaissais pas vraiment, mais j’ai accepté de le rencontrer un vendredi soir et j’ai passé quatre heures avec lui. Et je l’ai rappelé le dimanche suivant pour lui dire : ‘j’embarque’. »

Et Gilles Carpentier a été élu, puis réélu aux élections de l’automne dernier.

« Le maire (Maxime Pedneaud-Jobin) a voulu m’attirer dans son parti (Action Gatineau), dit-il. Mais je lui ai dit que je suis plus utile aux citoyens de Gatineau et au conseil municipal dans mon statut d’indépendant. Je peux inviter n’importe quel conseiller ou conseillère à aller prendre une bière et discuter d’un dossier, et à peu près tout le monde me dira oui. Et j’ai aussi dit au maire : ‘tu ne peux pas me diriger’. Je suis un homme de convictions, d’opinions. Et mes opinions, je les fais en fonction des deux valeurs qui m’ont toujours guidé dans ma vie : le respect et la dignité. »

« D’être rebelle dans le Vieux-Hull de ces années-là menait parfois à des coups de poing sur la gueule. »