Michel Lavoie est directeur de la maison d’édition Vents d’Ouest depuis 1996.

Le beau legs de Michel Lavoie

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Michel Lavoie rêvait depuis toujours d’écrire un roman.

Né et élevé dans le quartier Wrightville de l’ancienne Ville de Hull, ce cadet d’une famille de neuf enfants avait toujours le nez collé dans ses Tintin, ses romans scouts Signe de piste, ses Astérix le Gaulois. « Moi aussi je serai auteur un jour », se disait-il sans trop y croire.

Puis la vie l’a mené vers l’enseignement. Non, être professeur n’était pas un autre rêve qu’il caressait depuis son enfance et son adolescence. Pour lui, être prof était simplement un job comme un autre. Un gagne-pain. « Et deux beaux mois de congé l’été », lance-t-il en riant.

« J’avais 21 ans, on ne connait pas grand-chose à cet âge-là, dit-il. Mais j’étais en amour, ma copine Micheline et moi voulions nous marier. Alors j’ai fait mes études à l’école normale et j’ai été embauché comme enseignant au primaire. »

Puis il y a pris goût. Si bien, que Michel Lavoie a enseigné dans des écoles de Hull pendant 33 ans, dont les 15 dernières années comme prof de français à l’école secondaire Mont-Bleu. (Et lui et Micheline, qui a aussi été enseignante toute sa carrière, sont mariés depuis 52 ans).

Comme le destin fait parfois drôlement les choses, c’est à travers l’enseignement que Michel Lavoie a pu réaliser son rêve le plus cher. Soit celui d’être auteur de romans jeunesse. Il a écrit son tout premier livre à l’âge de 48 ans. « J’ai enfin plongé, dit-il. Et je me suis découvert — je le dis bien humblement — mais je me suis découvert un talent. Et beaucoup d’imagination. » Aujourd’hui, presque 25 ans plus tard, sa bibliothèque compte 61 ouvrages signés Michel Lavoie.

« Les jeunes m’ont toujours inspiré, explique-t-il. J’ai toujours eu des discussions franches avec eux. C’est l’une des raisons pour lesquelles plusieurs de mes romans sont basés sur des faits vécus. Je les appelle des romans miroir. Ce sont mes préférés. Si je n’avais pas été prof, je n’aurais jamais écrit de roman. J’en aurais été incapable, je n’aurais pas été inspiré.

« Mais les jeunes m’ont toujours fasciné, poursuit-il. Pour deux raisons. D’abord, ils me permettaient de me penser jeune, ce que je n’étais pas. (Rires). Et j’ai trouvé qu’ils ont tellement évolué, mais dans le bon sens du mot. On entend souvent des gens dire d’un ton négatif : ‘Ah, ces jeunes…’. Mais je trouve que les jeunes d’aujourd’hui ont du mérite. Quand nous étions jeunes, on vivait dans une espèce de bulle de protection. On avait la famille, notre père, notre mère. On était encadré. Alors qu’eux ont vécu des problèmes de mariage, les divorces se multiplient au Québec. Et ils ont été capables de relever ce défi-là. Ils sont aussi confrontés aux drogues, aux relations sexuelles beaucoup plus jeunes qu’à notre époque, au décrochage scolaire. Tout ça prend une certaine force de caractère. Ils sont forts. Je leur dois beaucoup. »

Il leur doit beaucoup, dit-il, mais il leur a redonné beaucoup aussi.

Père de deux garçons et grand-père de deux petits-fils, Michel Lavoie, 72 ans, est directeur de la maison d’édition Vents d’Ouest depuis 1996, la seule maison d’édition agréée du grand Outaouais. Et au fil des années, les Éditions Vents d’Ouest ont permis à plus de 150 jeunes d’être publiés, d’être auteurs, de voir leur nom imprimé en grosses lettres sur la couverture d’un livre. Leur livre.

« C’est un retour du balancier, dit Michel Lavoie. Mais ce n’est pas une faveur ou un cadeau que je leur fais. Ils sont réellement bons. Et chez Vents d’Ouest, on invite presque chaque année les jeunes à écrire, et on les publie. C’est rare au Québec. C’est un risque financier, ce ne sont pas des auteurs connus. Mais je trouve ça important de leur offrir cette opportunité.

— C’est un beau legs que vous leur laissez.

— On leur doit ça. On doit s’en occuper. Parce qu’ils sont la relève. »

TEMPÊTE CHEZ VENTS D’OUEST

On apprenait la semaine dernière que la maison d’édition Vents d’Ouest vit présentement des moments difficiles. La chute de ses ventes et la diminution de ses subventions ont créé un déficit qui frôle les 15 000 $. Pour redresser la barque, cet organisme à but non lucratif s’est tourné vers le sociofinancement, voire vers le public. Elle tend la main pour sauver la plume et la campagne L’édition en Outaouais, un défi de taille !, sera bientôt lancée.

Mais déjà, Michel Lavoie se dit optimiste et confiant que la maison Éditions Vents d’Ouest, qui a fêté ses 25 ans en 2018, poursuivra ses activités pour encore plusieurs années, plusieurs livres et plusieurs auteurs, jeunes et moins jeunes.

« J’ai reçu une excellente nouvelle mercredi, dit-il. Le ministère de la Culture du Québec nous accordera une subvention de 5000 $. J’en suis renversé, on ne s’attendait pas à ça. Et notre campagne n’est même pas encore lancée que, déjà, la réponse du public est très positive. On sent réellement un vent d’optimisme cette semaine. Il y a une communauté d’auteurs et de lecteurs dans la région qui croit en nous et qui va nous appuyer. Et si on peut atteindre notre objectif de 15 000 $, je pense qu’on établira une pérennité pour Vents d’Ouest.

— Quelle est l’importance d’une maison d’édition comme la vôtre pour l’Outaouais ?

— C’est une porte d’entrée pour les auteurs d’ici, jeunes et adultes. On n’a aucun problème à publier les jeunes, et on n’a aucun problème à publier de nouveaux auteurs. Une maison d’édition, selon moi, c’est pour les auteurs. Et sa disparition serait une énorme perte pour l’Outaouais.

— Et la retraite, vous y songez ?

— Pas du tout, répond-il, lui qui combat depuis quelques mois une maladie qui l’a beaucoup affaibli. Tout le monde est remplaçable, moi le premier, ajoute-t-il. Mais c’est une passion pour moi. Et je carbure à la passion. Et tant et aussi longtemps que la passion y sera, j’y serai aussi. »