Chantal Nadeau, directrice de la Nouvelle Scène, a grandi à Hearst, dans une famille d’adoption.

Le beau destin de Chantal « Tanya Ann » Nadeau

CHRONIQUE — LA GRANDE ENTREVUE / La directrice générale de la Nouvelle Scène Gilles Desjardins, Chantal Nadeau, est née Tanya Ann Millette. Née d’une mère célibataire qui habitait chez ses parents dans la Basse-Ville d’Ottawa, dans une maison où la violence régnait.

« Le père de ma mère — mon grand-père biologique — était un homme très violent, raconte-t-elle. Ma mère ne pouvait pas m’élever dans ce milieu, c’était trop dangereux pour moi. Alors elle m’a placée en adoption à l’âge de neuf mois et c’est une famille de Hearst (les Nadeau) qui m’a adoptée. Le plus beau cadeau de la vie », laisse-t-elle tomber.

Et la vie allait lui réserver un autre « cadeau » plusieurs années plus tard. Un « cadeau » qui allait boucler la boucle…

On y reviendra.

DE HEARST À OTTAWA

Chantal Nadeau, 51 ans, a grandi à Hearst dans le Nord de l’Ontario et y a fondé une famille. Mère de deux enfants âgés de 30 et 25 ans, elle est lettreuse de carrière. « J’ai eu mon commerce d’enseignes pendant plusieurs années, dit-elle. Je fabriquais de grosses enseignes commerciales, des panneaux routiers et tout ça. J’ai fait ça jusqu’en 2004. »

Elle a quitté le graphisme en 2004 pour se joindre à l’équipe de Direction Ontario où elle a œuvré pendant quelques années au développement touristique francophone en province, avant d’accepter le poste de directrice générale de la radio communautaire de Hearst.

« En 2011, reprend-elle, j’ai décidé de suivre ma fille (qu’elle a prénommée Tanya Ann) à Ottawa où elle venait poursuivre ses études collégiales. J’étais venue à Ottawa plusieurs années auparavant pour faire des études en techniques policières et je me suis toujours dit que j’aimerais y revenir un jour. Alors je suis revenue avec ma fille en 2011 et j’ai décidé de rester. »

Chantal Nadeau a d’abord dirigé l’organisme Tourisme Prescott-Russell pendant un an avant d’accepter le poste de directrice générale de l’ACFO d’Ottawa où elle a œuvré pendant un an et demi.

— Vous avez travaillé dans la francophonie ontarienne presque toute votre carrière, que je lui dis.

— Oui. Et c’est voulu. Je me trouve chanceuse d’être issue d’une communauté qui se serre les coudes et qui a toujours avancé. »

Chantal Nadeau a été embauchée à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins à l’été 2018 alors que ce centre d’arts de la scène francophone d’Ottawa accusait une lourde dette de 3 millions $. Cette somme était cependant incluse dans le budget libéral du mois de mars 2019. Mais lorsque le gouvernement conservateur nouvellement élu a déposé son énoncé économique le 15 novembre dernier — Jour noir pour les Franco-Ontariens — cette somme promise à la Nouvelle-Scène par les libéraux avait été retirée par le gouvernement Ford.

« Et cette dette de 3 millions $ est toujours là, déplore Mme Nadeau. Ce n’est pas inquiétant à court terme. Mais à long terme, ça pèse, c’est comme un boulet. C’est de l’argent qu’on ne peut pas réinvestir dans notre programmation et dans la communauté. On vient de terminer notre plan d’affaires, on organisera des collectes de fonds. On pourrait se débarrasser de cette dette éventuellement, ce n’est pas impossible. La communauté nous a toujours appuyés et cet appui est toujours là. C’est ce qui est plaisant. La communauté réalise l’importance de la Nouvelle Scène et du théâtre. Et je compte rester en poste jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de dette.

SON GRAND-PÈRE

«Quand je suis arrivée à Ottawa en 2011, c’était un peu le début d’une nouvelle vie pour moi, dit-elle. Je suis née ici, à l’Hôpital Général d’Ottawa qui se trouvait tout près d’ici (de la Nouvelle Scène).

«J’ai retrouvé ma famille biologique il y a plusieurs années. Quand mon fils a été diagnostiqué TDAH, les médecins m’ont demandé s’il y avait de la paralysie cérébrale dans ma famille. Je devais le savoir, donc j’ai retracé ma famille biologique à Ottawa. Je savais que je me nommais Tanya Ann Millette, c’est écrit sur mon baptistaire. J’ai donc trouvé les Millette en question et c’est là que j’ai appris que ma mère m’avait mise en adoption pour me protéger d’un grand-père violent. Et l’histoire que je vais vous raconter est complètement «capotée».

«Lorsque je suis venue à Ottawa une première fois pour des études en techniques policières, j’étais dans la jeune vingtaine et je travaillais comme serveuse dans un bar du marché By, tout près de la Basse-Ville. Puisque j’étais francophone, ma patronne m’avait demandé de m’occuper de notre clientèle de la Basse-Ville qui était majoritairement francophone. J’avais ce vieux monsieur bougon dans ma section. Il était violent, il lançait son verre de bière, il s’engueulait avec les clients. Alors je le prenais par l’oreille et je le sortais en lui disant de revenir la semaine prochaine. ‘Sors bonhomme !’. Ç’a été comme ça pendant trois ans. Les autres employés me disaient : ‘fais attention Chantal, t’es grosse comme un pou et cet homme est très violent’. Ça ne me dérangeait pas. Je n’avais pas peur de lui.

Ce vieux monsieur s’appelait Lucien Millette. Il était mon grand-père biologique. Cet homme violent qui a obligé ma mère à me placer en adoption afin de ne pas m’exposer à toute cette violence, c’était lui.

«Donc plus tard, j’ai pu dire à ma mère et à ma grand-mère biologique : ‘vous avez toujours voulu briser la violence ? Mission accomplie. Parce que je le mettais à la porte et je n’ai jamais eu peur de lui.»