Serge Legault fêtera ses 80 ans en 2018.

La vocation de Serge Legault

CHRONIQUE LES GRANDES ENTREVUES / C’est une véritable institution du Vieux-Hull qui a fermé ses portes, en janvier dernier, lorsque Serge Legault a vendu sa maison funéraire du boulevard des Allumettières à la Coopérative funéraire de l’Outaouais. Ainsi disparaissait la dernière entreprise familiale indépendante de services funéraires de la région.

« J’ai vendu mon commerce en janvier dernier et je vends maintenant l’édifice et le terrain, explique M. Legault. Et c’est pratiquement fait. Mon épouse (Chantal) et moi déménagerons bientôt. »

La raison de cette vente est bien simple, affirme M. Legault : le temps l’a simplement rattrapé.

« Un an passé, j’avais 50 ans dans ma tête et je travaillais mes 10 ou 12 heures par jour, dit celui qui fêtera ses 80 ans en 2018. Mais j’ai été hospitalisé d’urgence en septembre 2016. J’ai été admis, ils m’ont couché et je me suis relevé un mois plus tard. J’étais atteint d’une rare maladie qui me causait des douleurs extrêmes partout dans mon corps. Alité pendant un mois, j’ai perdu 50 livres, mes muscles ont fondu et j’ai dû réapprendre à marcher. Et c’est durant ce mois à l’hôpital que j’ai pris la décision de vendre mon entreprise. J’ai réalisé que je n’avais plus 50 ans. »

Cadet d’une famille de 11 enfants du Vieux-Hull, Serge Legault a grandi dans la pâtisserie de ses parents, sur la rue Notre-Dame. Il comptait bien prendre la relève de la Pâtisserie Legault le temps venu, lui qui adorait accompagner son père pour les livraisons dans les épiceries locales et chez des individus.

Mais son père est soudainement décédé en 1951. Serge Legault avait 12 ans.

« Avec une mère monoparentale qui avait une marmaille à élever, j’ai appris très jeune qu’il faut que tu gagnes ta vie », dit-il. « J’étais livreur pour une pharmacie du quartier. Et à l’âge de 18 ans, j’ai été travailler à la Maison funéraire Gauthier qui se trouvait tout près de chez nous. Mes sœurs disaient que je ne ferais pas 15 jours à cet endroit. Mais j’ai commencé en 1956, et j’ai quitté en 1975 lorsque j’ai ouvert ma maison funéraire. »

« M. Gauthier m’avait embauché comme chauffeur en 1956, poursuit-il. Mais à l’époque, il fallait avoir 21 ans pour obtenir un permis de conduire. Et je n’avais que 18 ans. Alors j’ai menti à M. Gauthier, je lui ai dit que j’avais 21 ans. Donc si j’avais eu un accident durant mes trois premières années comme chauffeur, les assurances n’auraient pas déboursé un sou. Mais ça, M. Gauthier ne l’a jamais su », ajoute-t-il en riant.

Une fois diplômé de l’Institut thanatologique du Québec, Serge Legault a travaillé comme embaumeur à la Maison funéraire Gauthier pendant plusieurs années avant d’ouvrir sa propre entreprise funéraire dans le Vieux-Hull.

« J’ai appris cette profession des meilleurs », dit-il. « Et ma carte d’affaires a toujours été l’embaumement. C’est ma spécialité, et j’avais du personnel pour s’occuper du reste. Il n’y a plus beaucoup de gens aujourd’hui qui exposent leur proche. À la Coopérative funéraire de l’Outaouais, 98 % des défunts sont incinérés. Mais à ma maison funéraire, 40 % étaient exposés. J’avais la plus haute moyenne ».

« L’embaumement, pour moi, est une vocation. Les familles te confient leurs défunts dans le but de les revoir comme ils étaient avant la maladie. J’avais donc une mission chaque fois que quelqu’un décédait. Je travaillais à partir d’une photo. Et quand j’avais terminé mon travail, la personne était comme sur la photo. J’étais Monsieur Miracle pour beaucoup de familles ». 

« Quand tu décides d’exposer un proche, tu le fais un peu pour toi, pour faire ton deuil. Et si tu entres au salon funéraire et que tu ne reconnais pas ta mère dans le cercueil, ce n’est pas une thérapie ça. C’est une autre épreuve à surmonter. Alors ce qui était primordial pour moi, c’était d’effacer la maladie afin que la famille puisse conserver le souvenir des belles années de leur proche décédé. Et quand je voyais le bien que j’apportais à la famille, c’était ma récompense ».

C’était émotionnellement difficile, M. Legault, quand vous connaissiez intimement le défunt ?

« Très difficile », répond-il. « Et c’était fréquent parce que je connaissais énormément de gens. C’est sûr qu’il y avait une période où je devais faire mon deuil moi aussi. Alors en entrant dans mon laboratoire, j’avais une pensée personnelle pour cette personne-là et je repensais à tout ce qu’on avait vécu ensemble. Mais je devais ensuite tourner la page et faire mon travail. J’avais une mission ». 

« Mais là, tout ça est derrière moi. Et maintenant, j’essaie de profiter de ce qui reste de la vie. »