Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Vera Etches a été nommée médecin en chef de Santé publique Ottawa en avril 2018.
Vera Etches a été nommée médecin en chef de Santé publique Ottawa en avril 2018.

La médecin du peuple

CHRONIQUE / Le dimanche 15 mars dernier, la médecin-chef de Santé publique Ottawa (SPO), la Dre Vera Etches, déclarait en conférence de presse qu’on comptait probablement des centaines, peut-être même des milliers de cas positifs de COVID-19 non diagnostiqués dans la capitale fédérale, alors qu’Ottawa ne comptait que 10 cas positifs à cette date…

La Dre Etches recommandait même le confinement et la fermeture des garderies. Des mesures extrêmes et inédites. La médecin-chef de SPO devenait du même coup l’une des premières responsables de la santé publique au pays à prévenir les autorités d’une propagation communautaire du virus.

Un peu alarmiste, la médecin-chef d’Ottawa ? Non, pas du tout, puisque deux jours plus tard, le gouvernement de l’Ontario décrétait l’état d’urgence sanitaire en province en imposant le confinement et en fermant les garderies, les écoles et des milliers de commerces et d’entreprises.

« On observait ce qui se passait à New York et en Italie et on pouvait voir la vitesse avec laquelle le virus se propageait, a dit la Dre Etches dans un entretien avec Le Droit. Il fallait agir rapidement et convaincre les gens de l’urgence de la situation. Heureusement, la Ville d’Ottawa a accordé la priorité à la santé et à la sécurité des citoyens et elle a écouté nos conseils. Je crois que sans cet avertissement (du 15 mars), et sans l’appui des élus et du public, on compterait beaucoup plus de cas à Ottawa et beaucoup plus de décès. »

Jeudi, la capitale du pays avait atteint le nombre de 2746 cas et de 265 décès.

À l’approche de l’automne, il est de plus en plus question d’une deuxième vague de la COVID-19. La Dre Etches croit même que cette deuxième vague est à nos portes.

« Les gens me demandent souvent: « allez-vous nous demander de retourner en confinement ? ». Je ne voudrais pas faire ça, affirme la médecin-chef. À moins qu’on se retrouve avec des hôpitaux surchargés. Notre priorité est de protéger nos hôpitaux et, comme nous l’avons appris au cours des derniers mois, de protéger aussi nos centres de soins de longue durée. On connaît aujourd’hui la vulnérabilité de ces centres.

« Nos hôpitaux ont maintenant les moyens pour effectuer plus de tests de dépistage. Nous ne sommes plus en pénurie d’équipements médicaux comme au début de la pandémie, nous en avons amplement en stock. Nous sommes dans une situation différente. La population est aussi beaucoup plus consciente du rôle qu’elle doit jouer. Les gens savent que la distanciation physique est importante, que de porter le masque est important et que de se laver régulièrement les mains est essentiel. Mais évidemment, si la situation devient hors de contrôle et que le nombre de cas grimpe trop vite, Santé publique Ottawa devra prendre les mesures qui s’imposent.

— Comme le reconfinement ?

— Oui. »

Aux États-Unis, les experts médicaux – le célèbre Dr Anthony Fauci en tête – affirment qu’un vaccin anti-COVID sera probablement disponible au début de l’année 2021. Peut-être même à la fin de cette année, souhaitent les plus optimistes. Un optimisme que la Dre Etches ne partage pas.


« J’ai vite réalisé qu’il y avait beaucoup de francophones à Sudbury et que je devais apprendre leur langue. »
Vera Etches

« Je ne m’attends pas à pouvoir organiser des cliniques de vaccination en 2020, c’est trop tôt, laisse-t-elle tomber. Même chose pour le début de l’an prochain. Je ne vois pas comment on pourrait obtenir une autorisation si rapidement et comment on pourrait procéder à l’achat, à la distribution, à la mise sur pied des cliniques et le reste pour tôt en 2021.

Si on peut avoir un vaccin en 2021, ce serait fantastique, ajoute-t-elle. Les recherches progressent rapidement et j’espère que nous en aurons un. Mais il faudra du temps avant d’obtenir les doses nécessaires et pour mettre en place un système efficace pour l’offrir aux gens. »

Vera Etches est originaire de Hazelton, une petite ville d’un peu plus de mille âmes perchée dans les Rocheuses, au nord de la Colombie-Britannique, à 15 heures de route de Vancouver. Ses parents étaient tous deux médecins de famille. « Des médecins comme on les connaissait autrefois, dit-elle. Des médecins près des gens, près de leurs patients, et impliqués dans leur communauté. Mes parents ont joué un grand rôle dans ma carrière. Ils m’ont montré la satisfaction qu’on peut retirer en aidant sa communauté de différentes façons, et pas juste à l’hôpital à soigner des patients. »

C’est un stage de trois mois au Malawi en Afrique de l’Est, à l’âge de 23 ans, qui a convaincu la Dre Etches de choisir le domaine de la santé publique pour faire carrière comme médecin.

« Là-bas, j’ai travaillé avec des infirmières de la santé publique, raconte-t-elle. Elles s’occupaient entre autres de la nutrition des gens dans le cadre de la crise du SIDA. J’ai observé leur façon de travailler. Elles parlaient aux gens dans leur langue, elles les soignaient dans leur langue. Elles comprenaient leur culture et elles s’y adaptaient. C’était impressionnant. »

Mère de deux garçons âgés de cinq et sept ans, la Dre Etches s’est jointe à l’équipe de Santé publique Ottawa en 2009. Elle a été nommée médecin en chef de SPO en avril 2018, après avoir occupé le poste de médecin-chef adjointe de 2014 à 2017. Titulaire d’un doctorat en médecine de l’Université de la Colombie-Britannique, elle avait auparavant été directrice de la division des services cliniques au Service de Santé publique de Sudbury, dans le nord de l’Ontario.

« C’est là que j’ai appris le français, lance-t-elle. J’ai vite réalisé qu’il y avait beaucoup de francophones à Sudbury et que je devais apprendre leur langue. J’avais compris au Malawi l’importance d’avoir un lien solide avec la communauté, de pouvoir communiquer avec les patients dans leur langue première et de pouvoir les soigner dans leur langue. Alors je devais apprendre le français.

« À Hazelton, où j’ai grandi, il n’y avait pas beaucoup de français, poursuit-elle. On avait un cours de français au secondaire, de la 9e à la 11e année. Et je pense que notre enseignant ne parlait même pas le français, il s’assoyait devant la classe et il nous lisait des livres en français. (Rires). Donc mon français était vraiment mauvais quand j’ai commencé à l’apprendre à Sudbury. Mais j’avais des collègues francophones qui ont été patients avec moi et qui m’ont encouragée. Et j’essayais de leur parler en français le plus souvent possible.

« Aujourd’hui, je prends un cours d’une heure, une fois par semaine, c’est tout ce que mon horaire peut me permettre présentement, mais je continue à le pratiquer. Je fais des erreurs, mais je fais des efforts. Et c’est une priorité pour moi de continuer à l’apprendre et de l’améliorer afin de pouvoir communiquer avec tous les citoyens d’Ottawa. »