Alain Landry et son épouse Johanne quitteront Gatineau et mettront le cap vers l’Arizona pour se rapprocher de leur fils Benoit, qui fait carrière à Los Angeles.

La dernière minute pour Greg Landry

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / C’est une institution de Gatineau qui disparaîtra à la fin de l’année lorsque la boutique de vêtements pour hommes Greg Landry du boulevard Saint-René fermera ses portes après 55 années en affaires.

« J’ai 60 ans, ça fait 44 ans que je fais ce métier-là, le temps est venu de passer à autre chose », dit le propriétaire, Alain Landry, le fils de Grégoire « Greg » Landry.

L’histoire de cette entreprise familiale date de plusieurs décennies. Elle remonte aux années 1950, au grand-père d’Alain Landry, Joseph Napoléon Landry, de Buckingham.

« Mon grand-père vendait des fruits et des légumes à Buckingham, raconte Alain. Il a ensuite vendu des radios RCA, puis les téléviseurs sont arrivés. Alors mon grand-père allait chez le cultivateur et il lui remettait un téléviseur en lui disant : «Essayez ça pendant une semaine et je vais revenir vous voir». Et comme de raison, la semaine suivante, la vente était faite. (Rires).

«Mon grand-père s’est ensuite spécialisé dans les vêtements. Il a ouvert son magasin J.N. Landry sur la rue principale à Buckingham et ce commerce est toujours là. Mon cousin en est le propriétaire. Mon grand-père a ensuite ouvert un autre magasin de vêtements qu’il a donné à mon oncle, Rodrigue. Mon père Grégoire, lui, travaillait à l’époque au gouvernement fédéral à Ottawa comme enquêteur pour l’impôt. Il n’était pas trop aimé, disons. Et il n’aimait pas son travail. Alors il en a discuté avec mon grand-père et il a décidé d’ouvrir son magasin de vêtements pour hommes, Greg Landry, sur la rue Notre-Dame à Gatineau, voisin du théâtre Laurentien. C’était en 1964, il y a 55 ans. Et en 1972, mon père a déménagé son commerce ici, sur le boulevard Saint-René. C’est ici que j’ai commencé à travailler, j’étais jeune adolescent. Je passais l’aspirateur et je vidais les cendriers, se rappelle-t-il en souriant. J’ai ensuite acheté le fonds de commerce de mon père en 1988, puis l’édifice en 1998.»

La boutique de vêtements pour hommes Greg Landry du boulevard Saint-René, à Gatineau

De Gatineau à l'Arizona

Alain Landry affirme qu’il «veut passer à autre chose». Le printemps prochain, lui et son épouse, Johanne, s’envoleront pour l’Arizona, dans le sud-ouest des États-Unis. Et c’est là-bas qu’ils comptent vivre leurs «vieux jours», près de leur fils unique, Benoit, qui fait carrière à Los Angeles depuis 17 ans.

«J’aimerais que ce soit clair qu’on ne ferme pas parce que c’est difficile, au contraire, affirme M. Landry. C’est un commerce qui va très bien, même que nos ventes augmentent. C’est une décision très difficile pour Johanne et moi. On ferme parce que notre fils travaille et demeure à Los Angeles. Il est directeur de la veille marketing et commercial chez NBC Universal. Il travaille dans le département de recherches de nouvelles émissions. Il a tout un parcours et c’est une belle histoire pour un petit gars de Gatineau. (À lire dans une prochaine «grande entrevue du samedi»…)

«La deuxième raison pour laquelle on quitte, reprend-il, c’est parce que je ne suis plus capable de vivre l’hiver du Québec. Donc, on a pris la décision de s’installer en Arizona où le climat et les terrains de golf sont sensationnels, on sera à cinq heures de route de chez notre garçon, et on n’aura plus d’hiver, ajoute-t-il en souriant.

— Mais pourquoi fermer ? Pourquoi ne pas vendre votre commerce ?

— Parce que je ne suis pas capable de le vendre, répond-il. Et ça me fait beaucoup de peine. Je ne peux pas concevoir qu’un commerce qui fonctionne bien et qui est profitable ne se vende pas. Ça me dépasse. On l’a mis à vendre sur les sites «commerces à vendre» et on a un agent qui se spécialise dans la vente de commerces, mais il n’y a pas d’acheteur. C’est sûr que je ne vendrai pas ça à une personne de mon âge. Et pour les jeunes, financièrement, ce n’est pas évident pour eux. Ce n’est pas évident d’aller voir une banque pour emprunter parce que c’est de la guenille, comme on dit dans notre jargon. Et les banques ont peur de prêter pour de la guenille. Et deuxièmement, certains jeunes – et je ne veux pas être méchant en disant ça – mais certains jeunes aimeraient être au même stage où j’en suis à 60 ans, après 44 ans à faire ce métier-là. C’est ça le problème. Cela dit, à la suite de nos annonces de liquidation dans Le Droit et à la radio, il y a des gens qui ont démontré un certain intérêt. On a discuté avec eux et on verra où ça mènera. J’aimerais bien que Greg Landry continue à vivre.

— Comment expliquez-vous le succès de votre entreprise familiale dans un monde de magasins à grande surface et d’achats en ligne ?

— Je vais vous citer mon fils : ‘si l’internet avait eu à me manger, ça ferait longtemps que je serais mort’. (Rires). On a parfois eu de grandes craintes. Quand le magasin Simons est arrivé aux Promenades Gatineau, par exemple, on s’est dit qu’on allait manger tout un uppercut. Mais au contraire.

— Et si je peux intervenir, ajoute son épouse Johanne, c’est aussi parce que les hommes sont toujours à la dernière minute. (Rires). Un gars est arrivé ici l’autre jour à 11 h 30 pour s’habiller pour un lunch d’affaires qu’il avait à midi. Et j’ai souvent vu des hommes entrer ici un samedi matin, s’habiller ici dans le magasin et mettre les vêtements qu’ils portaient dans un sac parce qu’ils s’en vont à un mariage ou à des funérailles à l’église de l’autre côté de la rue. J’ai souvent vu ça. Très souvent.

— Oui, moi aussi, reprend Alain Landry. Et les gens viennent ici parce qu’on prend soin d’eux. On a une grande sélection, de la marchandise de qualité et un service professionnel. Et notre clientèle est fidèle depuis des années, de génération en génération.

— Comment votre père (Greg Landry) a-t-il réagi à votre décision de fermer boutique ?

— Mon père a 88 ans. Ça lui fait de la peine, mais il comprend. Ça nous fait autant de peine à Johanne et moi. Nos clients sont nos amis. On est comme une famille, on connaît leurs enfants, on jase de tout et de rien. Ils vont nous manquer. Énormément.»

Ne reste plus qu’à voir si le magasin Greg Landry sera vendu… à la dernière minute.