Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Chantal Gingras, présidente de la firme d’insolvabilité Ginsberg Gingras.
Chantal Gingras, présidente de la firme d’insolvabilité Ginsberg Gingras.

Ginsberg Gingras: 40 ans de père en fille

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Un sondage effectué en avril dernier prévoyait le pire. Rien de moins qu’une catastrophe économique et sociale. On apprenait que 1,3 million de Canadiens pensaient faire faillite au cours des trois prochains mois.

Ce cauchemar s’est-il concrétisé ? Fait-on la file aux portes des bureaux de syndics en insolvabilité ?

« Pas du tout, répond Chantal Gingras, la présidente de la firme en insolvabilité Ginsberg Gingras. La PCU (prestation canadienne d’urgence) qui a été prolongée et toute l’aide gouvernementale aux entreprises ont fait en sorte qu’au moment où on se parle, l’industrie de l’insolvabilité connaît une diminution de 50 %. Les dernières statistiques datent du mois de mai et on voit qu’au niveau des dossiers d’insolvabilité, comme les faillites et les propositions du consommateur, il y a une diminution d’environ 50 % depuis le début de la pandémie. Avec l’aide gouvernementale et l’aide des banques qui ont repoussé les paiements d’hypothèque ou de véhicule, on n’a pas vu le gros volume prévu en avril. C’est quelque chose qui va coûter cher aux prochaines générations. Mais présentement, ça évite des dossiers d’insolvabilité pour les consommateurs et les petites entreprises.

— Est-ce que les résultats de ce sondage pourraient se concrétiser s’il y a une deuxième vague de la COVID-19 à l’automne et que le gouvernement réduit son aide financière ?

— Aussitôt que le gouvernement arrêtera de donner l’aide qu’il offre présentement, je prévois que nous aurons une augmentation, laisse tomber Mme Gingras. Je le vois juste par les appels que nous recevons, surtout chez les PME. Beaucoup d’avocats et de comptables nous dirigent leurs clients. Mais ces derniers sont plutôt des gens qui veulent discuter de questions du genre «qu’est-ce qui arrive si… ?». Comme, par exemple : «qu’est-ce qui arrive si je rouvre mon commerce, que je dois repayer 100 % de mon loyer et que mon chiffre d’affaires n’augmente pas ? Quels sont les scénarios possibles ?». Je pense que l’économie est déjà dans une situation très précaire. Et peut-être que l’aide gouvernementale ne fait que retarder l’inévitable. »


« Ce qui me déchire le cœur, c’est lorsque j’ai des personnes âgées devant moi qui me racontent que leurs enfants ont abusé d’eux financièrement. »
Chantal Gingras

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Madame la présidente

La firme d’insolvabilité Ginsberg Gingras célèbre cette année ses 40 ans. Fondée en 1979 par Claude Gingras et (feu) Joseph Ginsberg, cette entreprise compte aujourd’hui près de 90 employés et une trentaine de bureaux au Québec et en Ontario.

Chantal Gingras a succédé à son père Claude à la tête de l’entreprise en 2013. Elle avait auparavant occupé le poste de vice-présidente, de 2003 à 2013, et de syndic de faillite de 1993 à 2003.

À sa sortie de l’Université d’Ottawa avec un baccalauréat en sciences politiques en poche, Chantal Gingras n’avait nullement l’intention de faire carrière au sein de l’entreprise fondée par son père. Oui, elle y travaillait l’été pour payer ses études. Mais c’est la politique, le travail en coulisses surtout, qui l’appelait.

« J’ai travaillé à contrat pour des firmes de relations gouvernementales, se souvient-elle. Mais il y a eu un changement de gouvernement et les contrats se faisaient rares. Alors je suis allée travailler chez Ginsberg Gingras temporairement. Puis j’ai commencé à travailler avec Robert Racicot, qui était un associé à l’époque. Il s’occupait des dossiers d’insolvabilité commerciale et j’ai développé un intérêt pour ce domaine. À un moment donné, j’ai dû faire un choix entre un emploi de recherchiste dans mon domaine et mon emploi chez Ginsberg Gingras. J’ai décidé de rester ici, de l’essayer. Je suis allée suivre des cours en comptabilité et en administration des affaires et, à un moment donné, j’ai décidé de devenir syndic.

«Mais mon père ne m’a pas offert la présidence de l’entreprise sur un plateau d’argent, précise-t-elle. Comme tous les autres, j’ai gravi les échelons. J’ai géré certaines régions, je me suis de plus en plus impliquée dans la gestion, je suis ensuite devenue vice-présidente avec d’autres membres de notre équipe, j’ai acheté des actions. Puis, finalement, le conseil d’administration a cru en moi et m’a nommée présidente de l’entreprise.»

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«Ça me déchire le coeur»

On devine que la profession de syndic de faillite peut parfois être démoralisante. Les clients sont souvent des gens au bout de leur rouleau, écrasés par les dettes, et qui se tournent vers un syndic en désespoir de cause. Comment Chantal Gingras parvient-elle à laisser le travail au bureau et conserver un équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle ?

«Les gens ont des difficultés financières pour toutes sortes de raisons et ils ont besoin d’aide, et moi je vois notre rôle comme étant une solution, répond-elle. On offre des solutions à ces gens qui ne voient plus la lumière au bout du tunnel. Et le commentaire que j’entends le plus souvent et qui me fait énormément plaisir, c’est lorsqu’un client qu’on a aidé me dit : « enfin, je peux dormir». T’as apporté une solution à quelqu’un et cette solution a porté fruit. Et ça, c’est très satisfaisant.

«C’est sûr que certains cas viennent parfois me chercher, avoue-t-elle. Ce qui me déchire le cœur, c’est lorsque j’ai des personnes âgées devant moi qui me racontent que leurs enfants ont abusé d’eux financièrement. Et ces parents, de leur grand cœur, n’ont pas été capables de dire «non» à leurs enfants. Ça me déchire le cœur et je dois parfois me retenir pour ne pas pleurer avec ces gens. Mais normalement, je n’attache pas de sentiments au travail que je fais. Je dois faire la distinction entre l’humain qui a du travail à faire comme syndic pour aider quelqu’un, et mon rôle de maman et d’épouse.»

Chantal Gingras, 51 ans, est mère de deux fils âgés de 18 et de 20 ans. L’aîné étudie en criminologie à l’Université d’Ottawa, tandis que le cadet débute ses études universitaires à l’automne en comptabilité et en administration des affaires. Peut-on conclure que ce dernier — ou l’aîné — pourrait un jour représenter la troisième génération de Gingras à la tête de l’entreprise familiale ?

«Je ne pense pas, répond Chantal Gingras, mais on verra. J’ai offert des emplois d’été aux deux par le passé, mais ils ont préféré travailler dans un camp d’été. Et cet été, puisque les camps sont fermés en raison de la pandémie, les deux travaillent dans le domaine de la construction, sur le même chantier. Je pense que je les ai traumatisés lorsqu’ils étaient enfants. Quand ils avaient une journée pédagogique, je les emmenais au bureau avec moi et ils trouvaient ça plate à mourir !, lance-t-elle dans un éclat de rire. Mais ils sont encore jeunes et, souvent, on ne fait pas carrière dans le champ d’études choisies. J’en suis l’exemple parfait», conclut-elle, sourire en coin.