Sans Gilbert Lacasse, le journal Le Droit et la ville de Gatineau ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui.

Gilbert Lacasse : de la survie du Droit à la création d’une ville

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Gilbert Lacasse a été président-éditeur du quotidien Le Droit de 1987 à 1993. Une époque difficile pour cette entreprise qui était alors lourdement endettée et à un cheveu de la fermeture.

Le Droit, en 1987, était propriété du magnat de la presse, Conrad Black. Et si Gilbert Lacasse ne réussissait pas à restructurer ce journal et le rendre à nouveau rentable, on allait tout simplement « mettre la clé dans la porte ».

« Conrad Black avait dit : “S’il faut fermer Le Droit, on le fermera”, se souvient M. Lacasse. Puis il avait ajouté : “Le Droit n’est pas si important que ça dans notre groupe. Et si on ne trouve pas une solution viable, too bad.” Mais heureusement, le plan de restructuration a fonctionné. »

Gilbert Lacasse a en effet sauvé Le Droit. Ou, comme il dit, « a refondé Le Droit » en vendant ses presses et ses bureaux de la rue Rideau à Ottawa, en restructurant de A à Z le système de distribution, en abolissant les vacances payées à temps et demi (!) à ses employés, et en devenant l’un des premiers quotidiens au Canada à passer à la pagination numérique.

Mais les coûts humains de ces transformations majeures ont été énormes. 

Plus de 100 employés des presses et des ateliers ont été licenciés en 1988 au terme d’une grève, puis d’un lock-out d’une durée de trois mois. 

La salle de rédaction a perdu la moitié de ses effectifs. 

Et une semaine après la fin du conflit, Le Droit se métamorphosait en tabloïd après avoir été publié en grand format pendant 75 ans.

« Oui, ce fut une période extrêmement difficile, affirme M. Lacasse. La grève a duré trois mois, mais ç’a pris deux ou trois ans avant que ça se règle en cour. Et pendant ces années-là, les employés licenciés ne pouvaient pas recevoir l’indemnité de départ qu’on leur offrait, leur syndicat leur disait de ne pas l’accepter. J’ai vu des hommes pleurer dans mon bureau et me supplier de leur accorder leur indemnité de départ, car ils allaient perdre leur maison. Mais je ne pouvais rien faire, c’était devant la cour. Ce n’était pas facile, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais si on n’avait pas fait ça, Le Droit n’existerait plus. »

Gilbert Lacasse a été recruté par le quotidien Le Soleil de Québec et a quitté la région de l’Outaouais et d’Ottawa en 1993 après y avoir œuvré pendant plus de 25 ans, d’abord comme directeur des Éditions Novalis, puis comme président-éditeur du Droit.

« Je suis originaire de la Rive-Sud de Montréal, dit-il, mais je suis venu en Outaouais en 1967. Trois de mes cinq enfants sont nés à l’Hôpital Montfort et les trois habitent toujours Gatineau, dit-il. Je reviens chaque année les visiter et passer quelques semaines avec eux. Je me rends aussi à Orléans (dans l’est d’Ottawa), là où j’habitais lorsque je suis arrivé dans la région. Je visite chaque année le cimetière Saint-Joseph où est inhumée ma fille, Pascale. Elle avait cinq ans lorsqu’elle a été tuée par une voiture devant la maison. C’était un chemin de campagne, en décembre, il faisait sombre, Pascale portait des vêtements foncés et le chauffeur ne l’a jamais vue. J’ai acheté un grand terrain au cimetière Saint-Joseph où elle repose et où toute ma famille y sera enterrée auprès d’elle. »

Président de LA FUSION

Gilbert Lacasse, 79 ans, a pris sa retraite du Soleil en juillet 2000 pour rentrer dans ses terres sur l’Île d’Orléans, là où il habite depuis 1994. Mais en 2001, alors qu’il commençait à peine à profiter de sa retraite, il a été recruté par le ministère des Affaires municipales du Québec pour présider le Comité de transition de l’Outaouais dans le cadre des fusions municipales de 2002. 

C’est à lui que revenait la lourde tâche de créer une seule grande ville avec les municipalités de Hull, Gatineau, Aylmer, Buckingham et Masson-Angers.

Et c’est son comité qui a proposé le nom de Gatineau pour cette nouvelle ville, contrairement à une « légende urbaine » qui veut que ce soit l’ancien premier ministre péquiste Bernard Landry qui ait imposé ce nom, car il refusait catégoriquement que la nouvelle ville porte le nom anglais de « Hull ».

« Il n’y a rien de vrai dans cette histoire, laisse tomber M. Lacasse. Nous (son comité) avions le pouvoir de recommandation au gouvernement. Nous étions unanimes et nous n’avons recommandé qu’un seul nom, soit celui de Gatineau. Et le gouvernement l’a immédiatement approuvé. Fin de l’histoire. On savait que la résistance des gens de Hull à l’égard de ce nom allait être forte. Mais cette histoire de Bernard Landry qui aurait refusé le nom de Hull est une légende urbaine. »

« Ce qui est moins connu du public, par contre, c’est que notre comité avait aussi la responsabilité d’embaucher les cadres de cette nouvelle ville. Il fallait donc choisir un chef de police, un chef des services d’incendie, un directeur des finances et le reste. Et on partait avec cinq chefs de police, cinq chefs de pompier, etc.. Durant cet exercice-là, les cadres de Hull s’estimaient plus expérimentés. Hull était la ville la plus riche des cinq. Elle payait les plus gros salaires. Et bla, bla, bla. Alors les cadres de Hull, dans à peu près tous les postes, pensaient qu’ils allaient être automatiquement choisis pour la nouvelle ville. Mais la majorité d’entre eux n’ont pas été retenus. »

« Les gens de Hull s’attendaient à ce que la nouvelle ville s’appelle Hull et que ce soit les gens de Hull qui allaient diriger cette ville. Mais ce ne fut pas le cas. Dans la grande majorité des postes, on a plutôt embauché des candidats compétents des autres municipalités qui ne regardaient pas tout ça de haut et qui étaient près à se relever les manches. »

« Je ne regrette pas d’avoir accepté ce poste, conclut M. Lacasse. Et ce qui me fait le plus plaisir, c’est qu’il n’y ait pas eu de défusion en Outaouais. »