Didier Farré a créé le Festival du film de l’Outaouais et a fait construire le Cinéma 9 à Gatineau. Un parcours plutôt inusité pour ce Français qui a pris racine au Québec.

Didier Farré, le projectionniste

CHRONIQUE LES GRANDES ENTREVUES / Tout ça grâce à un fromage...

Adolescent dans sa ville natale de Lacanau, du sud-ouest de la France, Didier Farré rêvait de l’Angleterre. C’est là qu’il voulait faire sa vie. « L’Angleterre était extraordinaire à l’époque (fin des années 1960), dit-il. Il y avait une énergie, tant du côté du cinéma que de la musique. Et j’adorais le cinéma. Je l’adore toujours. Et dans ma jeunesse, je passais plus de temps dans les salles de cinéma que sur les bancs d’école. »

Il est bel et bien déménagé en Angleterre et il s’était trouvé du boulot dans une station de télévision de Londres, mais le syndicat de l’endroit lui a fait comprendre qu’il fallait être sujet britannique pour pouvoir travailler en Angleterre. Et la seule façon de devenir sujet britannique était d’aller vivre en Australie ou au Canada pour une période de cinq ans. Didier Farré a choisi le Canada. Et son rêve de faire carrière en Angleterre s’est lentement dissipé au rythme des saisons québécoises.

« Je suis arrivé au Québec en 1970, quelques mois avant la Crise d’octobre, se souvient-il. Je n’avais pas d’emploi, alors je suis parti travailler à la campagne pour faire les travaux des champs. J’ai ramassé le tabac dans une petite ville située au bord du lac Érié, pas très loin de London, en Ontario. J’ai fait les betteraves à Joliette, les fraises, les framboises et le reste. Tous les travaux des champs, quoi. »

Puis il s’est établi à Montréal à l’automne, en pleine Crise d’octobre. « Il y avait le FLQ, l’armée était dans la ville, raconte-t-il. Je logeais chez un ami et je n’avais plus d’argent. Je ne mangeais pas. Et si je fumais une cigarette, je tombais dans les pommes tellement j’avais faim. Il y avait un magasin d’alimentation Steinberg tout près d’où je vivais. Et à un moment donné, j’avais tellement faim que j’ai eu l’envie d’aller voler un fromage à ce Steinberg. Mais je me suis dit : «si je me fais prendre, j’aurai un casier judiciaire pour un fromage (rires)». Alors j’ai appelé le gérant de ce magasin et je lui ai dit : «je voulais vous voler un fromage mais je préfère vous le demander. Je crève de faim». Il a été bien gentil et il me l’a donné. Puis je lui ai dit que s’il avait du travail, n’importe quoi, que j’étais prêt à le faire. Il m’a rappelé trois jours plus tard pour me dire qu’un ami restaurateur cherchait un serveur. J’ai tout de suite accepté. Et ce resto, nommé La Rose Rouge, se trouvait tout près des anciens bureaux de Radio-Canada, dans l’ouest de la ville. Et j’ai connu là-bas plein de bons réalisateurs. Je prenais beaucoup de plaisir à discuter avec eux. Et ils m’ont encouragé à monter ma propre société de distribution de films. Et j’ai tout fait pour que ça fonctionne. »

Et c’a fonctionné. Très bien fonctionné. Si bien que Didier Farré est devenu l’un des plus important distributeur et producteur de films d’auteur au Québec et au Canada. Il a de plus fait construire des salles de cinéma au Québec, dont celles du Complexe Desjardins à Montréal, et le Cinéma 9 de Gatineau, qui a ouvert ses portes en 1995. Puis trois ans plus tard, il fondait le Festival du film de l’Outaouais (FFO) qui fête cette année ses 20 ans et qui ne cesse d’agrandir sa popularité.

Tout ça grâce à un fromage...

Le chevalier

Mardi dernier, Didier Farré à reçu une distinction honorifique des mains de la gouverneure générale du Canada, Julie Payette. Dans un communiqué de presse annonçant la remise de ces distinctions honorifiques, on écrit : « Didier Farré demeurera toujours le meilleur ambassadeur du Cinéma de qualité, toujours audacieux et passionné pour faire découvrir de nouveaux talents ».

« Cette distinction devrait être attribuée à toute la région de l’Outaouais, de dire bien humblement M. Farré. Le festival, s’il en est là, c’est grâce aux cinéphiles, aux bénévoles et à nos partenaires. Et aussi grâce aux journalistes pour leur couverture toujours impressionnante.

«Mais sincèrement, lorsque j’ai vu tous les gens à côté de moi lors de cette cérémonie, je me sentais un peu gêné, ajoute-t-il. Ce sont des gens qui ont sauvé des vies, des médecins qui ont découvert de choses importantes. Moi, je n’ai qu’un festival. Ce n’est quand même pas la fin du monde. Donc je me sentais petit.»

Et Didier Farré n’a pas fini de se «sentir petit» puisque le 23 mars, il recevra officiellement le grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par la France. Cette décoration honorifique lui sera remise pendant le FFO.

À souligner que la 20e édition du FFO se tiendra du 22 au 30 mars. Et lors du gala d’ouverture, on présentera la première mondiale du film La Bolduc, un film du réalisateur François Bouvier qui raconte l’histoire librement inspirée de la vie de l’auteure-compositrice-interprète, Mary Travers Bolduc.