Le chef de la police d’Ottawa, Charles Bordeleau, a franchi le cap des 35 ans de service avec le corps policier.

Dernier tour de piste pour le chef Bordeleau

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Charles Bordeleau fêtera ses 35 années comme policier d’Ottawa le 4 mai prochain. Et ce jour-là — le samedi 4 mai — ce Franco-Ontarien originaire de la Basse-Ville tirera sa révérence après un peu plus de sept années à la tête du Service de police d’Ottawa (SPO).

« J’ai été embauché le 4 mai 1984, j’avais 21 ans, se souvient-il. J’ai été nommé chef en mars 2012 pour un contrat de cinq ans auquel on a ajouté deux autres années en 2014. 

«Et quand j’ai resigné pour ces deux années additionnelles, c’était entendu que je prendrais ma retraite en 2019. Après sept années comme chef, le temps est venu de passer le leadership à quelqu’un d’autre qui continuera à faire avancer le SPO. C’est le temps pour la relève. »

Charles Bordeleau, 56 ans, a succédé au chef Vernon White en mars 2012, lorsque ce dernier a été nommé sénateur par l’ancien premier ministre canadien, Stephen Harper. Le chef Bordeleau a-t-il l’intention d’imiter son prédécesseur ? La politique fait-elle partie de ses plans d’avenir ?

« Non, pas du tout !, répond-il dans un éclat de rire. Je ne me lancerai pas en politique. Ni au niveau municipal ni au niveau provincial et ni au niveau fédéral. Je n’ai pas le goût pour ça, mais pas du tout. À compter du 4 mai, je vais tenter de m’ajuster à ma nouvelle vie de retraité. Je prends l’été de congé. J’ai des choses à faire au chalet, je veux recommencer à jouer au golf et je vais juste me reposer. Et je n’ai pas de plans pour un autre emploi. On verra ce que l’avenir me réservera. »

Le chef Bordeleau a connu un mandat de sept ans plutôt mouvementé à la direction du SPO alors qu’il a dû gérer un bon nombre d’événements majeurs. Deux graves accidents d’autobus en 2013 et 2019 ; les tornades de septembre dernier qui ont touché certains secteurs d’Ottawa, notamment celui de Dunrobin ; la fusillade au Parlement en octobre 2014 ; le nombre croissant de fusillades dans les rues de la capitale au cours des dernières années.

Quel événement l’a-t-il le plus marqué durant ces sept années ?

« Le suicide de l’un de mes agents, répond-il sans hésiter. C’était le 28 septembre 2014, un dimanche. Nous étions sur la colline parlementaire pour la cérémonie annuelle où nous reconnaissons les policiers tués en devoir. Ce jour-là, l’agent Kal Ghadban a décidé de venir à la station, il s’est rendu dans son bureau et il s’est tué avec son arme de service. On ne saura jamais pourquoi. C’est une journée qui nous a tous marqués et qui m’a beaucoup marqué personnellement.

«Les autres incidents, comme les tornades, la fusillade au Parlement, les accidents d’autobus et le reste ont été des événements majeurs au niveau opérationnel et où j’ai été très fier du travail accompli par mes agents. Mais le suicide de Kal a été difficile. Très difficile.»

«Tout le monde aime les bonbons»

Les premières boutiques de cannabis en Ontario ouvriront leurs portes le lundi 1er avril. 

À Ottawa, ce sont trois commerces qui inaugureront leurs locaux lundi matin. Et le chef Bordeleau se dit légèrement appréhensif vis-à-vis cette «nouvelle» industrie.

«Notre priorité au SPO est axée sur la sécurité routière et la problématique en ce qui a trait à la conduite automobile, dit-il. Nous devons nous assurer que nos routes restent sécuritaires. Jusqu’à maintenant, on n’a pas vu d’impact sur la conduite automobile, et c’est tant mieux. Ce qui nous inquiète le plus, c’est la prochaine étape qui vise les produits dérivés de cannabis et les produits alimentaires. Si tu ne fumes pas aujourd’hui, tu ne commenceras pas à fumer demain. Par contre, tout le monde aime les bonbons. Et ce sera intéressant de voir ce qui se passera à ce niveau-là. Le prochain chef devra se pencher sur ce problème potentiel avec nos partenaires de la santé publique.»

Le nombre de fusillades dans la capitale nationale augmente d’année en année. C’est un grave problème et le chef Bordeleau le reconnaît. Il avait d’ailleurs donné la priorité à ce dossier à son arrivée à la tête du SPO, en 2012. Mais sept ans plus tard, rien ne semble réglé.

«Il y a une augmentation au niveau de la violence et c’est un problème national, dit-il. Il n’est pas unique à Ottawa. Et on a fait du progrès. On a aujourd’hui une stratégie que nous n’avions pas il y a sept ans. Aujourd’hui, on compte 32 partenaires qui travaillent ensemble au niveau de l’intervention, de l’éducation et de l’application de la loi. J’aurais évidemment préféré qu’il n’y ait pas d’augmentation (de fusillades), mais je suis fier de la stratégie que nous avons développée avec nos partenaires. Et on a vu une réduction cette année. On compte 15 fusillades cette année par rapport à 23 à la même date l’an passé. Mais c’est sûr qu’il y a encore beaucoup de travail à faire.

— Et si les sept dernières années étaient à refaire, changeriez-vous quelque chose ?

— La partie la plus difficile comme chef de police, c’est d’essayer d’avoir le bon équilibre entre les membres (les policiers) et leurs besoins, la communauté et ses besoins, et les besoins des patrons de la Commission (des services policiers d’Ottawa). Il faut trouver cet équilibre-là. Et je pense que dans certains cas, je n’ai pas eu le bon équilibre. En penchant plus vers la communauté, ça m’a parfois coûté à l’interne. Le bureau du chef amène beaucoup de responsabilités. C’est un fardeau important. Je n’ai jamais regretté ma décision (d’accepter le poste de chef du SPO), pas une seule journée. J’ai toujours servi avec fierté et mes valeurs n’ont jamais été compromises. Mais je verrai comment je me sentirai le 5 mai prochain sans ces responsabilités. Ça va faire changement, je crois», conclut-il en souriant.