Le professeur Luc Bonneville, de l’Université d’Ottawa, est titulaire d’un doctorat en sociologie.

COVID-19: sage prudence ou hystérie collective ?

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Fermeture d’écoles. Annulation d’événements culturels, sportifs, corporatifs, etc.. Rayons d’épiceries que se vident à un rythme alarmant. Télétravail pour « tous ». Salles d’urgence bondées… comme si la Terre allait cesser de tourner d’une journée à l’autre.

Jamais un virus n’a suscité autant d’émoi et cette crainte au cours des dernières décennies que le COVID-19. Ni la pandémie de grippe H1N1, en 2009, ni celle du SRAS, en 2004. Deux pandémies aussi menaçantes, sinon plus, que celle de ce plus récent coronavirus.

Comment expliquer ce phénomène ? Sommes-nous devenus plus prévoyants, plus avisés, plus prudents ? Ou est-ce une panique irrationnelle et généralisée qui s’installe ?

Le Droit s’est entretenu avec Luc Bonneville, détenteur d’un doctorat en sociologie de l’Université du Québec à Montréal, professeur titulaire du département de communication à l’Université d’Ottawa et chercheur à l’Institut du Savoir Montfort.

LE DROIT : Pourquoi, selon vous, cette pandémie (COVID-19) est-elle prise si au sérieux, si on la compare aux précédentes ?

LUC BONNEVILLE : On pourrait dire, d’une part, que les autorités de la santé publique sont beaucoup plus alarmistes. D’après ce qu’on nous explique, il y a deux mesures qui nous aident à juger ou à évaluer de la gravité d’une maladie infectieuse : la létalité et la contagiosité. On s’aperçoit que ce virus-là est un peu plus contagieux que ce qu’on pensait. La létalité, on l’estime à environ 2 ou 3 %, ce qui est quand même 10 fois plus, en fonction des catégories d’âge, que la grippe saisonnière. D’autre part, l’hypothèse qu’on peut aussi faire, c’est qu’avec les réseaux sociaux est tout ce qui circule en ligne, il y a une peur, voire une panique qui s’est installée dans la population, force est de le constater. Il y a énormément d’information qui circule en ligne, que ce soit dans les médias traditionnels autant que dans les médias sociaux. Tout ce qui concerne le coronavirus monopolise l’attention de tout le monde. C’est ce qui, à mon avis, alimente cette espèce de panique généralisée, on pourrait même parler d’hystérie collective. Il y a des gens qui se précipitent dans les rayons d’épicerie pour se procurer toutes sortes de produits de base, comme on l’a vu dans l’histoire du papier de toilette. Et évidemment, la peur s’alimente aussi de la peur elle-même. C’est-à-dire que les gens relaient ça et en parle, et un peu comme par prophétie autoréalisatrice, on en vient à créer ce qu’on redoutait. C’est un peu ça le problème. C’est une crise qui est devenue davantage sociale, voire politique, que sanitaire.

LD : Certains vous accuseront de ne pas prendre la situation au sérieux, et même de la banaliser ?

LB : La situation est sérieuse et il ne faut pas la banaliser. Ce n’est pas du tout ça mon propos. Il faut suivre les recommandations des autorités gouvernementales et de santé publique. Le problème, c’est de trouver un équilibre entre un discours alarmiste comme « c’est la catastrophe, l’apocalypse et on va tous mourir », parce que c’est ce qui circule dans les réseaux sociaux, c’est dans le domaine des fake news. Donc, c’est de trouver un équilibre entre ça et l’autre extrême qui consiste à dire que finalement il n’y a rien qui se passe et qu’on est tous en train de devenir fous. La situation est importante et sérieuse. Il faut suivre les recommandations des autorités et les mesures préventives mises en place. Mais il ne faut pas céder à la panique et à la peur en se précipitant dans les rayons d’épicerie et, au moindre symptôme, se précipiter aux urgences des hôpitaux. C’est d’ailleurs le message des autorités de la santé publique. La barre est haute et le défi est de taille pour les autorités gouvernementales. C’est-à-dire que c’est d’en arriver à faire passer le message dans cet océan d’information qui part dans tous les sens et qui alimente, à mon avis, cette espèce d’hystérie collective. Et on sait qu’en période de crise, la dernière chose à faire c’est de paniquer. Il faut demeurer rationnel. Il est là l’enjeu. Il faut toujours replacer les données dans leur contexte. Dans les médias, on parle beaucoup du nombre de nouveaux cas et du nombre de décès. Mais on parle très peu du nombre de cas de guérison. Or, c’est 97 % des gens qui contractent ce virus qui s’en sortent. Mais ça, ce n’est presque pas relayé.

LD : Vous parliez des gens qui se précipitent dans les épiceries. La ministre fédérale de la Santé (Patty Hajdu) a récemment recommandé aux Canadiens de stocker des aliments ou des médicaments au cas où ils tomberaient malades. Mais il y a beaucoup de gens et de familles qui n’ont tout simplement pas les moyens de stocker à moyen ou à long terme. Sommes-nous en train de créer une société de chacun pour soi ?

LB : C’est ça le danger et c’est effectivement le cas. Je caricature un peu, mais prenez quelqu’un qui a stocké pour six mois de dentifrice et que son voisin n’en a plus du tout. Évidemment, dans ces situations-là, c’est ce qui alimente encore une fois la peur, parce qu’il y a beaucoup d’inconnu et d’incertitude. Et le cerveau ne reste pas dans l’incertitude. Il doit toujours essayer de trouver des façons d’évaluer le risque immédiat pour lui. Et donc, il se protège contre un éventuel risque. Il y a des biais de perception qui font qu’on a tendance à accentuer les risques pour soi-même. Donc on se précipite dans les rayons d’épicerie, et ça crée effectivement une pénurie. Mais il se trouve qu’il y a des gens possiblement en parfaite santé qui ont tout acheté. On crée cette situation absurde. Il y a tellement d’information qui circule que ça devient contre-productif parce qu’il y a ce qu’on appelle une espèce de perte de sens. C’est-à-dire que le niveau de rationalité que nous avons n’est pas proportionnel à la quantité d’information qui circule. C’est la raison pour laquelle le défi des autorités gouvernementales et de santé publique est de trouver une façon de mieux cibler et d’organiser leur stratégie de communication pour justement remettre les pendules à l’heure. Mais je me répète et j’insiste là-dessus, je ne banalise pas la situation. Elle est importante. Il y a un vent de panique et je ne veux pas que les gens disent « qu’est-ce qu’il connaît lui, il dit qu’il n’y a rien là ». Ce n’est pas du tout ça mon propos. Mais ne partons pas en peur. »