En 30 ans sur le beat de fin de semaine, Martin Roy a eu le plaisir de travailler avec une longue liste de journalistes.

Capter un moment avec Martin Roy

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / «Ici un diplômé de l’école de journalisme Martin Roy », a écrit le populaire chroniqueur de La Presse, Patrick Lagacé, en réaction à un commentaire publié sur Facebook.

Ce commentaire était celui du photographe du Droit, Martin Roy. Celui-ci soulignait ses 30 années de métier au quotidien d’Ottawa-Gatineau. Il n’en fallait pas plus pour que de nombreux autres journalistes d’un peu partout au Québec et en Ontario y aillent à leur tour de leur commentaire et de leur anecdote pour souligner cet anniversaire de celui qui les a pris sous son aile à leurs débuts en journalisme.

Parce qu’en début de carrière, le journaliste doit commencer au bas de l’échelle, comme dans toute autre profession. Et souvent, pour ne pas dire tout le temps, le bas de l’échelle d’une salle de nouvelles est le beat de la fin de semaine, du vendredi au dimanche. Trois jours de travail intense et d’affectations aussi variées et imprévisibles les unes que les autres avec le photographe comme seul partenaire. Et au Droit, c’est Martin Roy qui est le photographe de fin de semaine depuis 1989.

« Ma femme est infirmière et elle travaille aussi les fins de semaine, dit-il. Donc cet horaire nous convient bien. Et avec les années, je me suis rendu compte que c’est un beat qui me va bien, les affectations sont intéressantes. Et la semaine, je vis au rythme des retraités. Il y a 30 ans, l’écart entre eux et moi était pas mal grand. Mais là j’ai 63 ans, disons que l’écart se rétrécit, lance-t-il en riant.

— Mais n’est-ce pas difficile par moments de toujours travailler avec des journalistes en herbe ?

— Pas vraiment, non. C’est surtout difficile pour eux parce que personne n’aime travailler les fins de semaine. Ces jeunes ont leur vie, une famille, des enfants. Ce que j’aime, c’est l’énergie qu’ils apportent. Ils veulent faire leurs preuves et avancer. Ils travaillent très fort. Surtout lorsqu’il y a un fait divers (accident, crime, catastrophe naturelle, etc.). Les faits divers sont mon point fort avec les jeunes journalistes parce qu’on vit ensemble une expérience souvent inoubliable. Et je crois que c’est ce qui a tissé des liens très forts avec les journalistes avec qui j’ai travaillé. On a vécu toutes sortes d’aventures ensemble. Des affaires tragiques, des affaires comiques. Ça ne s’oublie pas ça. T’es en plein milieu de l’action, tu sais que, comme simple citoyen, tu n’es pas vraiment censé être là. Mais là t’es journaliste et t’as un travail à faire. Ça reste et ça marque, tout ça. Et Le Droit a été toute une pépinière de talents. Avec les journalistes que j’ai eu la chance de côtoyer les week-ends au Droit et qui travaillent toujours ici ou dans d’autres médias, je pense qu’on pourrait faire toute une salle de rédaction pas mal compétente !

— Un fait divers que tu n’oublieras jamais, Martin ?

— Il y a bien sûr la tornade de septembre 2018 et l’accident d’autobus d’OC Transpo à la station Westboro en janvier dernier qui a fait trois morts. Mais tu n’es pas là au moment où ça se passe. T’arrives dans les minutes qui suivent. Mais je n’oublierai jamais le naufrage (du véhicule amphibie) Lady Duck dans lequel quatre personnes ont perdu la vie, dont deux enfants de 5 et 13 ans. C’était la veille de la Saint-Jean (le 23 juin 2002). Le journaliste Mathieu Bélanger et moi étions sur place lorsqu’ils ont sorti les jeunes corps de la rivière (des Outaouais). Le midi, on travaillait sur cette tragédie. Et le soir, nous étions à une fête de la Saint-Jean à Hull. Ce n’était pas évident. Mathieu et moi, on se regardait durant la fête en soirée et nos yeux se disaient : “What the… ? C’est quoi l’affaire ?” C’est ce qu’il y a de particulier dans ce travail. On tombe d’une réalité à une autre en une question d’heures. De l’enterrement d’un enfant à une soirée festive des Chevaliers de Colomb, ce n’est pas toujours facile au niveau des émotions. Mais personnellement, quand je suis dans un mode travail, je suis à un autre niveau. Je me protège. Mon Kodak me protège. Lorsqu’il y a des choses que je ne voudrais ou ne pourrais pas voir dans ma vie de tous les jours, je prends mon Kodak et je me dis que j’ai un travail à faire. Et c’est la même chose pour le journaliste. Il apprend à se protéger à sa façon. On vit ça ensemble et ça tisse des liens solides entre nous. Aujourd’hui, j’ai le privilège de les voir avancer dans leur carrière. Et c’est un cadeau incroyable.

— En 2016, tu as remporté le prix Antoine-Desilets de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) pour la photographie sportive de l’année. Ça représente quoi pour toi un tel honneur ?

— J’étais content, c’est certain. Mais c’est beaucoup circonstanciel, les concours de photos. Il y a d’excellents photographes au Québec, à Ottawa et bien sûr ici au Droit. Mes collègues sont super bons et de faire partie de ce groupe est un privilège. Ce que j’aime vraiment à faire de la photo, c’est de capter le moment. Que ce soit un gros ou un petit événement, capter le moment me fait le plus plaisir. La photo parle, il y a de l’émotion qui passe. Lors de la parade du père Noël de samedi dernier, par exemple, j’ai capté une photo d’une grand-mère et de sa petite-fille qui se regardaient et souriaient. Elles avaient l’air tellement heureuses. Je crois que cette photo captait le moment de joie beaucoup plus qu’une simple photo du père Noël. Mais tout photographe te dira que sa meilleure photo n’est pas encore prise. On continue de la chercher. »