Bernard Voyer est sans aucun doute l’explorateur le plus connu du Canada. Il a atteint le plus haut sommet de chacun des sept continents.

Bernard Voyer, d’un sommet à l’autre

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Bernard Voyer est sans contredit l’explorateur le plus accompli du Canada.

Habité par un désir d’aventures hors du commun et amoureux fou de l’hiver depuis son enfance sur la rive du fleuve Saint-Laurent à Rimouski, il a découvert durant sa carrière les endroits les plus froids, les plus hauts et les plus inaccessibles de notre planète.

Premier Canadien à se rendre à l’Île d’Ellesmere dans les Territoires du Nord-Ouest, le point le plus au nord de la planète, il s’est rendu deux ans plus tard, en 1996, à l’autre extrême de la Terre pour réaliser avec son compagnon, Thierry Petry, la traversée de l’Antarctique, la région la plus froide et la plus glaciale au monde. Un périple à skis de 1500 km qui a nécessité 63 jours d’efforts surhumains. Et alpiniste chevronné et aguerri, Bernard Voyer a conquis le mont Everest et atteint le plus haut sommet de chacun des sept continents.

Ce ne sont que quelques-unes des réalisations de cet homme qui a consacré sa vie à l’aventure, à la découverte et au dépassement de soi.

Le Droit l’a rencontré.

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LE DROIT : Vous avez récemment accepté le rôle de porte-parole des Rendez-vous de la francophonie 2020. Pourquoi ?

BERNARD VOYER : D’abord, c’est un honneur. C’est un bonheur pour moi d’en être le porte-parole. Et le thème colle tout à fait à mon parcours : « La francophonie au cœur d’un changement ». Le changement à tous les niveaux. Le changement de l’engagement citoyen. Le changement de notre comportement collectif. Le changement de notre société. Le changement et la modification de nos valeurs. Et le changement climatique.

LD : Dans vos nombreux voyages, je devine que vous avez souvent rencontré les communautés francophones de l’extérieur du Québec ?

BV : En effet. Et j’arrive justement d’une superbe tournée des communautés francophones de Saint-Boniface (Manitoba), d’Edmonton, de Whitehorse et de Yellowknife. Avec les Rendez-vous de la francophonie, il faut aller plus loin que la langue. Une langue sert juste à communiquer entre nous et décrire les objets. Mais c’est plus que ça une langue. Ça véhicule des cultures, des valeurs, ça nous définit. Quand je pars avec mon sac à dos, j’ai des choses à la fois très lourdes et qui ne paraissent pas ; mes origines, ma langue. Partout où je vais dans le monde, je veux rester moi-même. Je me disais ça dans le désert du Sahara, ou sur le haut d’une montagne d’Afrique, ou sur les sentiers du Népal. Je reste moi-même. Je suis Canadien, un Québécois né à Rimouski. Et rester soi-même, la première chose, c’est sa langue. La langue traduit ma culture, mes origines, mes amours, mes passions. Comme si c’était une grosse tente au pied d’une montagne et cette tente-là, c’est la tente de la langue française dans laquelle on invite tout le monde à entrer et venir visiter la francophonie plus profondément afin de mieux nous connaître que par la simple traduction de mots.

LD : Vous avez prononcé d’innombrables conférences au Canada et partout dans le monde, de la NASA aux écoles primaires de quartier. Quel est le message fondamental de vos conférences ?

BV : Le message n’est évidemment pas le même entre une conférence pour enfants d’âge primaire et un congrès d’avocats. Pour les enfants, c’est de faire attention à ce que nous offre notre planète. C’est de vouloir découvrir le monde, d’ouvrir grands les yeux, de ne pas avoir de préjugés, d’accepter tout le monde, de vouloir connaître. Il ne suffit pas d’aller sur sa tablette. Il faut entendre les gens, il faut les voir, il faut goûter à leur cuisine pour mieux les connaître. On n’aura jamais ça sur une tablette. Et avec les gens à l’autre bout du spectre, je partage ma passion et je leur témoigne qu’on ne peut réaliser de grandes choses si on n’est pas heureux. Et que pour relever des défis, on ne peut pas rester à l’abri. Que dans n’importe quel grand défi, il faut rester humble. Moi, dans mon domaine, j’ai vite réalisé que mes mains ne seraient jamais assez grandes pour arrêter le vent. J’ai aussi le message d’un pas à la fois. On est dans cette société Amazon. Lorsqu’on veut quelque chose, on l’a le lendemain matin. Ce n’est pas tout à fait comme ça. Il faut le temps à nos rêves de prendre forme, il ne faut pas précipiter les choses. Et il faut être résilient. »

LD : Vous avez traversé l’Antarctique. Vous avez réalisé de nombreuses expéditions dans l’Arctique. Vous avez vu les conséquences du réchauffement climatique ?

BV : Ah ça, oui ! Surtout dans l’Arctique. L’endroit sur la planète où le changement climatique est le plus probant, le plus visible et où la démonstration est concrète, c’est l’Arctique. Et pas n’importe où, mais bien l’Arctique canadien. On dit qu’il faudrait globalement tout faire sur notre planète pour ne pas atteindre un réchauffement de deux degrés. Mais dans l’Arctique, au moment où l’on se parle, ils sont à cinq degrés. Cinq ! Il faut voir ce qui passe dans l’Arctique, c’est le délire. Le pôle est un océan.

Le pôle Nord est situé au milieu d’un océan (l’océan Arctique qui est recouvert en permanence d’une banquise). Cette banquise-là, elle est essentielle au climat de la planète. Sans cette glace-là, et celles du Groenland et de l’Antarctique, si elles n’existaient pas, il n’y aurait aucune vie possible à l’équateur. C’est l’air climatisé de la planète. Donc cette banquise-là dans l’Arctique qui est permanente, en 20 ans elle a perdu — et écoutez bien le chiffre — sept millions de kilomètres carrés. Sept millions ! Il faudra s’adapter et faire de profonds changements. Et on doit tous participer à ces changements. On véhicule le message qu’il faut protéger notre planète. Ce message me laisse un peu sceptique. La planète n’a pas besoin de nous. Mais pas du tout. La planète va continuer à être là. On pourrait comparer ça à un chien qui sort de l’eau et qui se secoue. Deux ou trois bons coups et c’est fini. La planète fera la même chose et va continuer. Il fera plus chaud. Il y aura peut-être une autre glaciation, peut-être le retour des dinosaures, peu importe. Elle n’a pas besoin de nous. Ce n’est pas la planète qu’il faut protéger. Il faut protéger ce que la planète nous offre. Et si on veut jouer aux cons, ce n’est pas la planète qui perdra. »