La députée de Glengarry-Prescott-Russell, Amanda Simard

Amanda Simard, la résistante

CHRONIQUE — LES GRANDES ENTREVUES / Le 1er décembre 2018, il y a un an presque jour pour jour, plus de 14 000 francophones et francophiles de l’Ontario descendaient dans les rues un peu partout en province en réaction aux coupes annoncées par le gouvernement conservateur de Doug Ford.

Deux jours plus tôt, la députée conservatrice de Glengarry-Prescott-Russell, Amanda Simard, claquait la porte de son parti pour dénoncer à sa façon le renvoi aux calendes grecques de la création de l’Université de l’Ontario français et le démantèlement du Commissariat aux services en français de la province.

Mme Simard allait dorénavant siéger comme députée indépendante. Et le 1er décembre, jour des manifs historiques, elle allait être accueillie en véritable héroïne aux ralliements franco-ontariens de Hawkesbury et de Clarence-Rockland. L’un des plus beaux jours de sa vie, dira-t-elle. « De voir les jeunes, les parents, les aînés, tous ensemble dans une même cause, ça m’a profondément touchée », avoue-t-elle.

Le Droit est revenu sur la dernière année avec la députée de la seule circonscription majoritairement francophone de l’Ontario. Sur l’entente fédérale-provinciale pour l’ouverture de l’Université de l’Ontario français en 2021. Sur les critiques à son égard pour ses absences remarquées dans son comté. Sur le travail qu’il reste à accomplir pour la communauté franco-ontarienne. Sur son avenir politique. Sur l’importance du quotidien Le Droit pour les Franco-Ontariens. Et sur le premier ministre Doug Ford qui aurait signalé son intention d’apprendre le français…

LE DROIT : Depuis quelques mois, on semble percevoir une certaine ouverture de la part du gouvernement Ford vis-à-vis la communauté francophone, notamment pour cette entente signée avec le gouvernement fédéral qui permettra finalement la création de la première université franco-ontarienne. Est-ce une fausse perception ?

AMANDA SIMARD : Moi, je vois de l’opportunité politique. J’aime les résultats. On ne dira pas non à un engagement de financer l’Université de l’Ontario français. Mais il ne faut pas oublier que c’est seulement après avoir réalisé le coût politique que le parti conservateur a compris qu’il devait peut-être faire quelque chose. Et on ne va pas le cacher, si le fédéral ne s’était pas engagé à financer les quatre premières années de cette université, nous ne serions définitivement pas où nous en sommes aujourd’hui. Et moi, je demande toujours le retour d’un Commissariat aux services en français indépendant. On n’a toujours pas récupéré ce qu’on avait. On a perdu cet acquis qui était extrêmement important pour la communauté francophone. Dans une chronique que vous avez écrite il y a quelques années, M. Gratton, vous parliez des bonbons de fond de sacoche de tante Kathleen (Kathleen Wynne, l’ancienne première ministre libérale de l’Ontario) en parlant des petites choses qu’elle accordait aux Franco-Ontariens sans que ceux-ci le demandent vraiment. C’est la même situation en ce moment. Mais aujourd’hui, ce sont les bonbons de fond de sacoche de tante Caroline (Caroline Mulroney, ministre des Affaires francophones de l’Ontario). Elle nous fera des petits cadeaux ici et là au cours des prochaines années, mais ce ne sont pas ses bonbons qui compenseront pour la perte de notre commissariat indépendant.

LD : Mais le fait que Doug Ford mentionne qu’il aimerait apprendre le français, ça vous encourage ?

AS : (Éclat de rire). Ce n’est pas parce que quelqu’un apprend le français qu’il comprend du même coup les réalités de la communauté franco-ontarienne. Je connais des anglophones qui ne parlent pas un mot de français, mais qui nous appuient à 110 % parce qu’ils nous comprennent. Je crois que M. Ford devrait apprendre l’histoire des Franco-Ontariens avant d’apprendre le français.

LD : Le mouvement La Résistance de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) a brillamment mené la lutte durant la crise de l’an dernier et durant les mois qui ont suivi. Les choses semblent toutefois s’être calmées depuis un certain temps au niveau de La Résistance alors que, comme vous le disiez, nous n’avons toujours pas récupéré tous les acquis perdus. Avez-vous cette même impression ?

AS : Il faut garder la pression et je pense qu’il y a beaucoup de travail qui se fait en coulisses. Dans les médias et dans l’opinion publique, la poussière semble être retombée. Mais ça, c’est peut-être parce que certaines personnes communiquent le message que tout est beau et que tout va. Je participais à un débat avec M. (Carol) Jolin (Président de l’AFO) au Club canadien de Toronto, il y a quelques jours. À un moment donné, M. Jolin a dit que, pour lui, le compteur était remis à zéro avec Mme Mulroney. Je suis presque tombée en bas de ma chaise parce que le compteur n’est pas à zéro, c’est clair. Ce n’est pas parce qu’on a obtenu notre université par opportunité politique que le compteur est remis à zéro. De mon côté, ici à l’Assemblée législative (de l’Ontario), je pose des questions. Il y a une semaine ou deux, j’ai demandé en chambre quels étaient les coûts épargnés par le gouvernement conservateur en éliminant le Commissariat indépendant. Personne ne pouvait me répondre. J’ai posé ma question à trois reprises, je leur ai même donné le temps d’effectuer des recherches afin qu’ils trouvent les sommes épargnées par cette coupe, mais il n’y en a pas. Ils n’ont même pas été capables de me répondre. On ne peut pas les laisser s’en sauver comme ça. Oui, la poussière est retombée dans le sens qu’on n’a pas eu d’autres pertes tangibles. Mais après le récent énoncé économique du gouvernement Ford (le 6 novembre dernier), certains ont crié « victoire ! On n’a rien perdu ! ». Bien voyons donc ! Ce n’est pas une victoire de ne rien perdre. Parce que si tu n’avances pas, tu recules. On ne devrait pas se contenter du statu quo. Il faut maintenir la pression parce que c’est clair que le compteur n’est pas remis à zéro.

LD : Le quotidien Le Droit traverse présentement une période financièrement difficile. Selon vous, quelle est l’importance du Droit pour la communauté franco-ontarienne ?

AS : Le Droit est indispensable. C’est une institution qui fait partie de notre histoire, qui fait partie de nous. Et Le Droit n’est pas juste un outil et une institution de la francophonie ontarienne, Le Droit nous offre les nouvelles en français. C’est vraiment ça, c’est d’avoir le contenu de toutes sortes de choses dans notre langue. Peu importe ce que ça prend, il faut garder Le Droit. Et si ça veut dire déménager les locaux à Gatineau ou ailleurs, peu importe, le but ultime est de préserver ce quotidien à long terme. De toute façon, les journalistes n’ont plus besoin d’aller dans leurs locaux pour travailler. On peut faire son travail de pratiquement n’importe où aujourd’hui. Et sachez que j’utilise toujours votre devise : « l’avenir est à ceux qui luttent ». C’est exactement ce qui m’est venu en tête lorsque j’ai pris la décision l’an dernier de dénoncer et de quitter mon parti. L’avenir est à ceux qui luttent. »

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À SUIVRE…

Que réplique la députée Amanda Simard aux critiques qui l’ont accusée au cours de la dernière année de s’absenter trop souvent de son comté ? Briguera-t-elle un deuxième mandat aux prochaines élections provinciales ? Et si oui, le fera-t-elle comme candidate indépendante ?

À lire dans notre édition du lundi 2 décembre.