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Les épiceries sous pression
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Les épiceries sous pression
À l’exception de quelques dimanches et d’une poignée de jours fériés, jamais les épiceries n’ont fermé leurs portes depuis le début de la pandémie : leurs travailleurs sont au front depuis dix mois, comme les gens des secteurs de la santé et de l’éducation. La situation a permis « d’éveiller les consciences face à un métier qui était dévalorisé avant la crise ».
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Les supermarchés: service essentiel

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Les supermarchés: service essentiel

Daniel LeBlanc
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Le Droit
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À l’exception de quelques dimanches et d’une poignée de jours fériés, jamais les épiceries n’ont fermé leurs portes depuis le début de la pandémie : leurs travailleurs sont au front depuis dix mois, comme les gens des secteurs de la santé et de l’éducation. La situation a permis « d’éveiller les consciences face à un métier qui était dévalorisé avant la crise ».

Alors que plusieurs autres commerces sont fermés, l’ampleur de la tâche est grande et la pression est forte sur les marchés d’alimentation, qui constituent l’une des seules sorties à l’extérieur de la maison pour plusieurs personnes en temps de confinement. Malgré tout, les travailleurs montent la garde.

« En général, le moral des troupes est bon, même s’il est certain qu’il y a de la fatigue et que des inquiétudes (face au virus) demeurent. On a tous hâte que la pandémie cesse », lance d’emblée la porte-parole des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) pour le Québec, Roxane Larouche.

Cette dernière est d’avis que depuis le jour 1, quand la première vague de COVID-19 a frappé et qu’il y a eu une ruée vers les tablettes des magasins, la population a réalisé à quel point le boulot des commis d’épicerie, caissières et autres est primordial.

Ironiquement, la pandémie pourrait donc « servir de levier » pour les travailleurs de l’industrie, estime-t-on.

« Les primes (demandées aux employeurs en temps de COVID), c’est une chose et c’est apprécié, mais c’est un pansement sur une hémorragie. Le secteur mérite d’être réévalué à la hausse. Il y a un travail de négociation avec les employeurs, par exemple pour avoir une meilleure redistribution, une meilleure garantie d’heures, des salaires plus décents, etc. Souvent, les employés doivent donner des disponibilités sur une longue période, mais finalement se retrouvent à ne pas avoir toutes ces heures, alors ça les empêche d’avoir un deuxième emploi pour combler des revenus. On sent une certaine ouverture des employeurs depuis le début de la pandémie. Jusqu’à présent, on a fait de belles avancées. À toute chose malheur est bon, la crise met en lumière la valeur du travail de nos membres », poursuit-elle.

Le roulement très élevé de main-d’oeuvre est l’élément-clé au sein des épiceries, rappelle Mme Larouche, alors que plusieurs étudiants oeuvrent dans ces commerces.

Avec le reconfinement et le couvre-feu désormais en vigueur en sol québécois, les TUAC ont cogné à la porte des géants que sont Metro et Provigo-Loblaw pour le versement d’une prime pour les travailleurs du secteur. Une compensation temporaire leur avait été offerte au printemps dernier. Sobeys (IGA), de son côté, a déjà réinstauré une prime. Jusqu’à présent, Metro a annoncé qu’il offrirait des cartes-cadeaux à ses employés, alors que Provigo n’a pas encore répondu.


« Le couvre-feu n’a pas vraiment d’impacts. Je n’ai pas eu vent qu’il y aurait eu des débordements ou des épiceries prises d’assaut pour dévaliser certaines choses. »
Roxane Larouche

Même si les employés des supermarchés sont loin de chômer et que les magasins ferment plus tôt, l’achalandage s’est stabilisé et on est bien loin de la panique observée en mars dernier, affirme Mme Larouche.

« Le couvre-feu n’a pas vraiment d’impacts. Je n’ai pas eu vent qu’il y aurait eu des débordements ou des épiceries prises d’assaut pour dévaliser certaines choses. Mais les achats sont souvent limités pour certains produits, par exemple la farine, le papier hygiénique, les lingettes désinfectantes ou le riz. Déjà, ça aide à conserver un bon approvisionnement. Les longues files d’attente sont aussi révolues, il y a beaucoup de gens en télétravail », explique-t-elle, estimant que les magasins se sont bien adaptés ces dix derniers mois.

Au nom des membres, elle invite la clientèle à respecter les règles en vigueur et à faire preuve de calme ainsi que de patience lors de ses visites.

« Le risque zéro n’existe pas, mais ce virus-là on doit l’affronter ensemble. Chaque petit geste compte », lance la porte-parole syndicale.

Alors que les heures d’ouverture des marchés d’alimentation ont été chamboulées, certains ont tenté de ramener sur la table le débat concernant une fermeture tous les dimanches, pandémie ou pas, comme c’était le cas avant 1990.

Sauf que les réalités d’aujourd’hui diffèrent d’il y a 30 ans et les TUAC estiment qu’il est loin d’être simple de trancher sur une telle question. De plus, il est très peu probable que les joueurs de l’industrie veulent « rejouer dans ce film-là », estime-t-on.

« Ceux qui ont connu ça sont nostalgiques de cette époque-là. Cependant, on se rappelle que la lutte avait été longue et qu’il n’avait pas été facile d’en arriver à un consensus entre détaillants, associations, syndicats, organismes de protection des consommateurs, etc. Les intérêts de tout le monde avaient été mis dans la balance. Nous ne sommes pas certains que le gouvernement voudrait se lancer là-dedans, d’autant plus qu’on voit de l’alimentation un peu partout dans les magasins de détail, de nos jours. On en retrouve chez Tigre Géant, dans les pharmacies, chez Dollarama et même dans des stations-service Shell. Le nombre de joueurs autour de la table est exponentiel », de dire Roxane Larouche.

Épiceries: les employés « n’ont jamais lâché depuis le jour 1 »

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Épiceries: les employés « n’ont jamais lâché depuis le jour 1 »

Daniel LeBlanc
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Les marchés d’alimentation sont plus que jamais l’un des maillons les plus importants de la chaîne des services essentiels. Les ventes y ont bondi de 8 à 20 % et la moindre nouvelle mesure annoncée par le gouvernement peut avoir des répercussions quasi immédiates sur l’achalandage.

« Chaque fois qu’il y a un point de presse et de nouvelles annonces, il y a un boom, mais jamais on ne verra des files d’attente comme en mars dernier. Tout le monde s’est adapté, les employeurs, les employés et les clients. C’est devenu un mode de vie. Le moral des troupes est bon, parce qu’on voit un peu de lumière au bout du tunnel. Mais c’est sûr qu’en mars et avril, il ne l’était pas. Par contre, comme l’être humain a une capacité d’adaptation phénoménale, les employés réussissent de façon assez extraordinaire leur mission », affirme le président régional de l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADAQ) pour l’Outaouais, Pascal St-Pierre.

Depuis dix mois, les marchands et leur personnel ont mis les bouchées doubles et ont su bien s’acclimater à cette nouvelle réalité. Sur plusieurs plans, on est à des lunes du printemps dernier, quand la crise sanitaire a frappé sans avertir.

« À la première vague, c’était plus une sensation d’incertitude et il y avait le manque de stock, les problèmes d’approvisionnement. Il y avait aussi la peur de la maladie. Maintenant, la peur de manquer de stock a disparu. De la nourriture, il y en a et il y en aura encore, il n’y a pas de problème, mis à part peut-être certains produits à plus faible volume. Les compagnies misent sur les produits de masse. Les histoires de farine et de papier hygiénique, c’est terminé. Il ne faut pas oublier non plus que contrairement à mars, ce n’est pas un confinement total. La construction continue, les restaurants font des repas pour emporter. Il y a un retour à une certaine normale, entre guillemets, un rythme plus régulier a repris », lance l’homme d’affaires.


« Ça va bien. Certains commerces ont encore des besoins, mais c’est loin d’être ce que c’était au début de la pandémie. »
Pascal St-Pierre

Sans s’être totalement résorbée, la pénurie de main-d’œuvre s’est quant à elle beaucoup atténuée.

« Ça va bien. Certains commerces ont encore des besoins, mais c’est loin d’être ce que c’était au début de la pandémie. N’oublions pas que la prestation canadienne d’urgence (PCU) n’aidait pas les magasins d’alimentation. Un employé qui gagne 15 $ l’heure et qui fait 30 heures par semaine, il faisait le même salaire en restant chez lui. C’était directement dans le même créneau qu’on offre », dit-il.

Le couvre-feu, plus récent élément à s’être ajouté aux contraintes et qui force les épiciers à fermer boutique à 19 h 30, ne change pas trop la donne.

« Ç’a très peu d’impact. Il y a un léger achalandage supplémentaire durant le jour et à l’heure du souper, mais le pourcentage de clients qui venaient en magasin après 19 h 30 est minime. Tout est dilué durant le jour. Avec le télétravail, les gens viennent à toute heure de la journée », note M. St-Pierre.

Par ailleurs, comme chaque magasin a une capacité maximale d’accueil de clients en fonction de sa superficie, ce dernier affirme que les marchands propriétaires demandent à la population, dans la mesure du possible, d’envoyer une personne par famille faire les emplettes.

« C’est une façon de nous aider à bien faire notre travail. C’est certain que si demain matin tout le monde recommençait à venir en famille, il y aurait des files d’attente », juge-t-il.

La crise a modifié les habitudes de consommation, la part du budget alimentaire (36 %) consacrée aux restaurants étant maintenant dépensée majoritairement au supermarché. Une tendance qui, selon le président régional de l’ADAQ, ne se renversera pas de sitôt.

« Ç’a changé les habitudes de vie des gens, beaucoup ont appris à cuisiner, à découvrir de nouvelles saveurs. Je pense que ça va s’étaler sur une longue période, même après la crise. Certains vont fréquenter moins les restos et se faire une bonne bouffe à la maison », pense-t-il.

Pascal St-Pierre salue les employés du domaine « qui sont au front depuis le jour 1, le 12 mars 2020 ».

« Tout le monde est très fier de ses équipes, on tient à les remercier pour leur travail. Ils n’ont jamais lâché et les propriétaires trouvent ça admirable qu’ils soient là jour après jour, avec le sourire. »

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« Nous sommes encore plus conscients de ce qu’on fait »

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« Nous sommes encore plus conscients de ce qu’on fait »

Daniel LeBlanc
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Boucher à l’épicerie Metro Plus Marché Kelly d’Aylmer et travailleur dans le monde de l’alimentation depuis près de deux décennies, Richard O’Dwyer l’avoue sans détour : la pandémie a considérablement changé son quotidien au travail.

« On a relevé nos manches et on fait des efforts pour répondre à la demande, et ça continue aujourd’hui. On travaille très fort et on ne fait pas de raccourcis nulle part. Quand on arrive à la maison, la fatigue se fait sentir. Il n’est pas rare qu’on soit appelé à travailler six jours par semaine, dépendant des besoins. Il y a un surplus d’ouvrage avec les fermetures d’autres commerces, par exemple l’industrie de la restauration. Il y a une partie de cet argent-là qui se retrouve dans les épiceries. On parle quand même d’un gros surplus », raconte le Gatinois sur un ton passionné.

L’homme, qui a fait ses premières expériences en boucherie alors qu’il était adolescent, soutient que si la propreté et la salubrité étaient déjà des notions plus que primordiales avant la crise dans les épiceries, elles le sont maintenant encore davantage.

« Dans les viandes, on se lave toujours les mains, mais maintenant les mesures sont encore plus strictes et on doit les suivre pour notre propre santé et celle des autres. Nous sommes encore plus conscients de ce qu’on fait », raconte-t-il.


« Je n’envie pas les gens dans le milieu de la santé. »
Richard O’Dwyer

M. O’Dwyer affirme que la relation avec les collègues et les interactions avec la clientèle ont aussi nécessairement changé pour s’adapter au contexte exceptionnel. La distanciation sociale est le meilleur exemple.

« Je dirais que plus de 95 % des gens sont conscients des règles et collaborent. Quand on va porter des paquets de viandes dans les tombeaux (comptoirs), certains vont être trop près, mais on essaie de leur dire, ne serait-ce que par un regard, avec le masque, qu’ils nous donnent une seconde. Il y a aussi le sens des flèches au sol. En tout cas, je n’envie pas les gens dans le milieu de la santé », dit-il.

Le principal intéressé ne cache pas s’ennuyer de pouvoir interagir plus longuement avec les clients pour des conseils sur la cuisson ou des recettes.

« Les gens vont souvent me demander des suggestions sur la façon de cuire un bon morceau de viande. Avant la pandémie, je pouvais jaser cinq minutes avec un client (rires). Après un certain temps, on finit par les connaître, c’est presque une amitié. Beaucoup de gens nous saluent. Ç’a changé, c’est plus difficile de communiquer, mais on essaie de le faire quand même, malgré le masque. On parle avec nos mains, des regards », lance le boucher.

Chose certaine, M. O’Dwyer n’est pas différent du reste des gens : il désire voir la lumière au bout du tunnel.

« On espère pouvoir retourner à une vie normale. La vie sociale est complètement virée à l’envers », conclut-il.

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Certains changements sont plus perceptibles, d’autres plus subtils, mais la COVID-19 a transformé certains pans du secteur alimentaire au pays, croit le professeur en distribution et politique agroalimentaire à l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois.

Bien qu’il juge que les Canadiens n’ont plus à s’inquiéter de problèmes d’approvisionnement comme ce fut le cas au printemps, les choses ne sont plus tout à fait les mêmes qu’avant mars 2020.

« Ce que je remarque un peu partout, c’est qu’il y a une gestion beaucoup plus raffinée de l’approvisionnement, de la logistique. Les tablettes ne sont pas pleines. Avant la pandémie, ce qu’on voulait présenter, c’était l’abondance, alors que maintenant on y va avec une certaine réserve. On ne va pas remplir le comptoir de viandes, on va y aller avec ce qui est nécessaire le jour même, pour diminuer le gaspillage bien sûr, mais aussi car on ne veut pas trop en faire, sachant bien que le volume de ventes ne sera pas au rendez-vous par rapport aux événements (pas de rassemblements). Le Super Bowl s’en vient et c’est un bon exemple : j’ai l’impression que cette année le marchandisage en magasin va être plus modeste, bien différent », lance-t-il.

Alors que les épiceries grugent temporairement une portion des revenus du secteur de la restauration, le professeur estime que cette tangente pourrait bien se poursuivre à moyen et long terme.

« Les épiceries vont aller chercher des parts de marché, j’y crois absolument. Auparavant, dans l’industrie, il y avait vraiment une ligne qui existait entre le service et le détail. Cette ligne-là devenait de moins en moins opaque et là, la COVID a complètement détruit cette ligne. La multinationale américaine Kraft Heinz opère trois restaurants au Canada depuis trois mois, dont un à Montréal. Ils livrent des repas à la maison aussi. Loblaw, avec l’application PC Chef, offre des trousses de repas pour des restaurants bien connus à Toronto, alors on peut commander et recréer l’expérience du restaurant dans sa propre maison. C’est un peu l’IKEA de la fine cuisine. Loblaw est devenu un agent alimentaire, pas juste un distributeur. Il y a énormément de choses qui font en sorte que la chaîne alimentaire est devenue plus démocratique », explique-t-il.

La popularité de l’épicerie en ligne, laquelle a explosé, n’est pas près de faiblir non plus, croit-il.

Le professeur en distribution et politique agroalimentaire à l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois

« Ça va se poursuivre, pas tant en raison de la demande que de l’offre. L’industrie s’est engagée à investir 12 G$ en cinq ans et c’est financé par les fournisseurs. Les entreprises commencent à comprendre comment faire de l’argent en ligne, surtout que c’est une industrie qui a soif de marges, car la marge de profit n’y est que de 1 ou 1,5 % (épiciers), il n’y a pas de place à l’erreur. En ligne, par contre, ça peut augmenter, car il n’y a pas de rabais. Oui, on ne peut pas miser sur l’achat par impulsivité, c’est vrai, mais on a une clientèle prête à payer », de dire M. Charlebois.

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