Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, et son fils Jules
Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, et son fils Jules

Les aventures de Max et Jules

CHRONIQUE / Plusieurs ont profité de leurs vacances estivales pour découvrir d’autres régions du Québec en cette année hors de l’ordinaire. D’autres ont déniché des trésors cachés dans leur propre coin de pays. Et certains ont tout simplement opté pour « Balconville » et la cour arrière.

Le maire de Gatineau, lui, a choisi de se sauver. Seul. Loin en forêt. Assez creux dans le bois pour se sentir seul au monde.

« J’ai planifié cette vacance de canot-camping pendant le temps des Fêtes, dit Maxime Pedneaud-Jobin. J’allais partir de la source de la rivière Dumoine qui se trouve à peu près 25 kilomètres au sud de Val-d’Or, en Abitibi-Témiscamingue, et descendre en canot jusqu’à l’embouchure, c’est-à-dire jusqu’à la rivière des Outaouais. On parle d’une distance de 200 km à vol d’oiseau. Mais en canot sur une rivière, avec les nombreux portages à faire, je calculais que ce voyage allait me prendre de trois semaines à un mois à compléter. »

Mais contrairement à ses plans, le maire Pedneaud-Jobin n’a pas quitté seul pour cette aventure. « Mon fils Jules (15 ans) trouvait ça le fun que je fasse ce voyage et il me disait qu’il aimerait le faire avec moi un jour. Mais il avait son camp de vacances cet été et il était bien content d’y aller pour retrouver tous ses amis. Papa passait en deuxième », lance-t-il en riant.

Un certain virus s’est cependant invité à ce camp de vacances et on l’a tout simplement fermé pour l’été 2020. Jules est donc passé à son plan B. À son deuxième choix. « Papa ! On quitte quand pour notre excursion en canot-camping !? ».

Ensemble, père et fils allaient défier la rivière Dumoine. Une aventure rocambolesque et pleine de péripéties qui allait durer 23 jours et qui restera gravée dans leur mémoire pour le reste de leur vie.

***

LA «PROMENADE» DU PORTAGE

Le 10 juillet, Maxime et Jules ont déposé leur canot de 65 livres et de 16 pieds de longueur sur l’eau du Grand lac Victoria, dans le Nord. Ils y ont ajouté leurs cinq lourds barils remplis de nourriture déshydratée, de sacs de couchage, d’équipement de camping et de tout le nécessaire pour passer un mois au pays des ours noirs, des loups et des orignaux.

« La première partie du voyage était un grand réseau de lacs, raconte le maire. C’était tranquille, on a pêché, mangé du doré, on était bien, c’était paisible. Puis nous sommes arrivés à un endroit où il y avait un kilomètre de portage à compléter pour arriver au lac Machin, qui est la source de la rivière Dumoine. Puis à partir du lac Machin, c’est vraiment la totalité. C’est ce qu’on avait le goût de faire, la totalité de la rivière Dumoine qui coule à travers l’une des dernières forêts sauvages du Québec, sans barrage sur tout le circuit. »

Le hic, c’est que ce sentier de portage d’un kilomètre dont parlait le maire n’existait que sur sa carte.

« Je voyais par mon GPS que nous étions au bon endroit, dit ce dernier. Je voyais que le lac Machin était de l’autre bord de la forêt. Mais il n’y avait pas de portage. Pas de sentier, rien. C’était fou. Il n’y avait qu’une dense forêt boréale devant nous. » Un mur vert, quoi.

C’est à ce moment que Jules a constaté que la carte que son père tenait dans ses mains était datée de… 1974. « C’est la seule fois du voyage où mon gars s’est choqué contre moi, dit le maire en souriant. '' Papa ! 1974… ça fait longtemps de ça ! '', m’a-t-il crié, les yeux furieux. »

En effet, ça fait longtemps. Et durant les 46 années qui se sont écoulées depuis, le sentier en question a été abandonné par les aventuriers et la nature a tout simplement repris la place qui lui revenait.

Alors on fait quoi, Jules ? On retourne sur nos pas et à nos lacs et on passe trois semaines à pêcher paisiblement ? Ou on crée nous-mêmes notre sentier de portage à coups de hache pour se rendre au lac Machin et à la rivière Dumoine ?

Rangeons les avirons, sortons les haches et advienne que pourra. Maxime « Radisson » et Jules « Des Groseillers » allaient défricher une forêt !

« Ça nous a pris une journée et demie à compléter ce portage, soupire le maire. Juste marcher ce sentier sans rien dans les mains prenait 35 minutes. Imaginez avec un canot et cinq lourds barils dans les bras. Jules a eu la bonne idée de commencer avec le canot, qui était la pièce la plus lourde. C’était difficile. Il était tellement lourd et il fallait parfois le prendre de côté pour pouvoir le passer entre les arbres tellement la forêt était dense. On arrêtait aux 20 pieds pour se reposer. On était dans un environnement très hostile. On laissait des marques sur les arbres afin de pas se perdre car il fallait retourner chercher les cinq barils. On a fait six allers-retours. Il faisait chaud, il y avait des nuages de moustiques. Ça nous a pris une journée et demie et on a couché deux soirs sur une pointe au bout du lac Machin. On était épuisé. J’étais complètement brûlé. Mon fils a 15 ans, j’en ai 52. Et on a véritablement vu la différence d’âge durant ce voyage ! Et tout ce temps-là je me disais : « Il y a cinq jours, je poussais un crayon » », ajoute le maire dans un éclat de rire.

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«MAX ET JULES ONT BESOIN D'AIDE !»

Dix-sept jours se sont écoulés depuis le départ du Grand lac Victoria. Les deux aventuriers ont maintenant maîtrisé la rivière Dumoine, mais non sans difficulté. « La première partie de cette rivière ressemblait plus à un ruisseau peu profond et d’à peine deux canots de large, se souvient Maxime Pedneaud-Jobin. Il fallait parfois tirer le canot à bout de bras, sur les roches, parce qu’il n’y avait pas assez d’eau dans la rivière. Puis il y avait des bouts marécageux comme les bayous de la Louisiane. On a travaillé comme des bêtes pour sortir de là. »

Mais le pire était passé (croyaient-ils…). « On a vu des chutes extraordinaires, dit le maire. Il y avait des belvédères, des vues à couper le souffle. Un soir on a couché sur un belvédère, c’était trop beau ». Seul petit problème, c’est que le maire avait perdu sa canne à pêche, échappée dans le fond d’un lac. « Notre meilleure canne à pêche » souligne-t-il.

Arrivés sur le lac Dumoine, dans le Pontiac, ils ont aperçu un chalet au loin. Un camp de chasse. Des gens s’y trouvaient. « C’était le premier chalet et les premiers êtres humains qu’on voyait depuis notre départ », dit le maire. Père et fils décident donc de s’y arrêter pour demander à ces gens s’ils n’avaient pas une vieille canne à pêche à vendre.

« Je cogne, raconte le maire, un gars vient répondre. Je lui explique notre dilemme et il se retourne en criant : ‘Les gars ! Y a Max et Jules ici qui ont besoin d’aide !’. Alors un deuxième gars arrive et il me lance : ‘Hey ! C’est Monsieur le maire !’. (Rires). C’était Richard Godmaire, le propriétaire d’une compagnie de location de conteneurs de Gatineau. En fait, les quatre gars étaient de Gatineau, dont un qui était un sinistré de la rue Hurtubise ! Mais heureusement, il venait de recevoir deux jours plus tôt son permis de rénovation. Il était au chalet pour fêter ça ! Il m’a dit : ‘Si je vous avais vu il y a trois jours, j’aurais été choqué contre vous. Ça faisait tellement longtemps que je l’attendais’.

« Ils ont été super gentils, ajoute le maire. Ils nous ont préparé des sandwichs. Ils avaient un téléphone satellite et ils m’ont laissé appeler mon épouse. J’ai pu lui dire que tout allait bien. On est parti de là avec des patates, des filets de doré, une canne à pêche et de la bière.

— De la bière pour un ado de 15 ans, Monsieur le maire ?

— Papa lui a permis. Il l’avait pleinement méritée !! »

***

ROCHE, PAPIER, CISEAUX

Père et fils se trouvent maintenant à approximativement 150 km de Gatineau. « Là où les rapides nous ont joué un tour, souligne le maire d’un long soupir et en levant les yeux au ciel.

— Un mauvais souvenir ? Une mésaventure dans les rapides ?

— Ouais… »

Il raconte.

« C’était une erreur. Nous avions pourtant traversé d’autres rapides avant celui-ci. On arrêtait avant chaque rapide, même les plus faciles, on regardait et on étudiait où nous allions passer. On était très prudent. Je dirais même qu’on se trouvait bon. Mais là… on se trouvait moins bon. (Rires).

« Il y avait une roche dangereuse – une seule – dans les rapides qu’on s’apprêtait à descendre. Mais on ne l’a pas vue. Elle était à fleur d’eau et, lorsqu’on l’a vue, on était dessus. On a cravaté.

— Vous avez quoi ?

— Cravaté. C’est la chose qu’on ne veut pas vivre en canot. C’est quand le canot frappe une roche dans le mauvais angle et qu’il se plie comme du papier sur la roche. (Bref, le canot devient le « papier » du jeu « roche-papier-ciseaux »).

« Nos cinq barils sont partis dans le courant, reprend le maire. Je me suis retrouvé – je ne sais trop comment – debout dans l’eau jusqu’aux hanches. Jules était dans le courant, sain et sauf. On a été chanceux de ne pas se blesser. Le canot était tout plié sur la roche. Jules a réussi à attraper notre baril marqué ‘dodo’. Donc on avait ce qu’il fallait pour dormir. Mais nous n’avions plus de nourriture, plus rien. Jules a sauvé un aviron, j’ai attrapé l’autre. Puis à deux, on a réussi de peine et de misère à flipper le canot par-dessus la roche. Mais il était maintenant plié en deux.

« Le vendeur m’avait dit que ce canot était fabriqué d’un matériel incassable. Si tu cravates, m’avait-il dit, tu sautes à pieds joints dans le fond du canot et il va reprendre sa forme. J’ai dit à Jules : ‘voyons si ce vendeur disait vrai’. On était pressé parce que nos barils s’en allaient. En fait, on ne les voyait plus. Donc mon gars a sauté à pieds joints dans le canot à quelques reprises et il a réussi à le replacer. Puis on est reparti. Nous sommes passés par deux autres rapides, mais on n’a pas vu nos barils. Nous étions convaincus qu’ils avaient coulé. Mais en arrivant au lac, on a vu le premier baril, celui avec notre bouffe. Puis on a retrouvé les trois autres un peu plus loin.


« Comme expérience père-fils, c’est dur à battre. »
Maxime Pedneaud-Jobin

« Une fois tous les barils récupérés et qu’on ait levé le canot sur la rive, j’ai dit à Jules : ‘on arrête, je n’en peux plus’. Je me suis couché au sol pendant une heure, sans bouger. Je tremblais, j’avais froid. Je n’avais plus une once d’énergie en moi. Et mon fils, lui, pendant que j’étais étendu au sol immobile… il pêchait», laisse tomber le maire dans un éclat de rire.

« Comme je disais plus tôt, on a vraiment vu la différence d’âge entre lui et moi durant ce voyage !»

Quelques jours plus tard, après 23 jours en forêt et sur l’eau, les deux coureurs des bois ont accosté leur canot sur la rive ontarienne de la rivière des Outaouais, à la hauteur de Rapides-des-Joachims. La mission était accomplie.

« On appelle Maman pour qu’elle vienne nous chercher, Jules ?

— Bonne idée, P’pa. »

***

SEULS AU MONDE

Et si c’était à refaire, Monsieur le maire ?

« Jules m’a dit cette semaine qu’il le referait n’importe quand. Moi aussi. Sans hésiter. Pour décrocher, il n’y a rien de mieux. T’as pas le temps de penser au bureau. »

Mais en planifiant cette folle aventure en décembre dernier, Maxime Pedneaud-Jobin se voyait seul dans ce canot. Un « combat » en solo contre la rivière.

« J’avoue que c’était un peu farfelu de penser ça, laisse-t-il tomber. Une chance que mon fils y était. Il est tellement fort. Quand ça va mal, il se serre les dents et il n’abandonne pas. Quand il n’est pas content, il me le dit ! Mais il continue à avancer.

« Je lui ai dit : ‘s’il y a une chose que j’ai apprise durant ce voyage, c’est que lorsque ça va mal, t’es capable de faire face à la musique et de foncer. Et si ça s’applique dans le bois, ça s’applique aussi à l’école. Donc tu fais mieux d’être bon à l’école’ », lance le maire en riant.

« Ce voyage restera une expérience inoubliable pour nous deux. Tu dois faire équipe. Dans les rapides, par exemple, quand t’as 350 livres de matériel à transporter, il faut que tu fasses équipe. Et comme expérience père-fils, c’est dur à battre. On a appris à se connaître dans des moments difficiles. On a eu l’occasion de jaser de tout et de rien.

Mais surtout, on a eu du temps pour… pour juste être ensemble. »