Virginia Sue Pictou est disparue en 1993.

L'Enquête sur les femmes autochtones recommande une escouade policière

OTTAWA - Le gouvernement fédéral devrait créer une escouade policière nationale qui pourrait rouvrir des enquêtes sur les femmes autochtones assassinées ou disparues.

Il s'agit là de l'une des 10 recommandations du premier rapport dévoilé mercredi par les commissaires de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Le rapport provisoire d'une centaine de pages fait état des progrès réalisés depuis la mise sur pied de l'enquête il y a un an et des défis auxquels les commissaires ont été confrontés.

«Depuis les tous débuts, beaucoup de gens ont pensé que cette enquête-là allait faire en sorte qu'on va rouvrir les dossiers et faire le travail des policiers ou des coroners», a constaté la commissaire Michèle Audette.

«Nous, ce qu'on demande au gouvernement fédéral, aux provinces et aux territoires, c'est de faire en sorte que des dossiers qui méritent d'être revus ou rouverts puissent être pris par une équipe spécialisée et avec le mandat officiel», a-t-elle expliqué.

Les commissaires appellent le gouvernement Trudeau à former un groupe de travail avec les provinces et territoires pour créer une force policière où les familles et les survivantes pourraient être dirigées après leur témoignage.

Cette escouade pourrait jeter un second regard sur les cas déjà connus et enquêter sur les nouveaux cas de femmes autochtones qui ont été tuées ou dont on a perdu la trace.

Les commissaires demandent également au gouvernement Trudeau de fournir des fonds supplémentaires pour offrir des services de soutien psychologique aux familles qui participent aux audiences et pour commémorer la mémoire des victimes.

Questions en suspens

La mise à jour de l'enquête, dont l'organisation a été plombée par des récriminations de la part de familles et des problèmes de personnel à l'interne, laisse certaines questions en suspens sur le temps additionnel et le financement supplémentaire qui seraient nécessaires pour qu'elle mène son mandat à terme.

La commissaire en chef, Marion Buller, n'a pas voulu préciser combien de temps ni d'argent elle compte demander au gouvernement fédéral.

«Nous avons besoin d'assez de temps pour faire notre travail correctement», a-t-elle répondu en faisant allusion aux cinq ans que la Commission vérité et réconciliation avait eus pour faire la lumière sur les pensionnats autochtones.

«C'était un problème historique alors que les enjeux sur lesquels nous nous penchons ont des fondements historiques et sont à la fois toujours en cours», a-t-elle continué.

Le gouvernement libéral a déjà dégagé 53,8 millions $ sur deux ans pour le travail de la commission. Un tiers de cet argent a été dépensé durant la première année de l'enquête, a précisé Mme Buller.

Jusqu'ici, 900 personnes se sont enregistrées pour témoigner devant la commission, dont une centaine en octobre seulement. Les commissaires ont entendu 320 témoignages à ce jour.

Les commissaires se sont plaints au cours des derniers mois que des lenteurs administratives attribuables à l'octroi de contrats fédéraux ont retardé leurs travaux.

Plus de temps, plus d'argent?

Plus tôt dans la journée, le premier ministre Justin Trudeau n'a pas voulu indiquer s'il allait allonger la durée de leur mandat.

«Nous au gouvernement, comme tous les Canadiens, on veut que l'enquête se passe bien», a-t-il dit mercredi avant la réunion du caucus libéral.

«On a besoin d'avoir un processus qui fonctionne pour les familles. Ça doit être au centre de ce qu'ils sont en train de faire.»

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, a fait remarquer que le gouvernement n'avait pas encore reçu de demande de la part des commissaires.

«C'est très important d'avoir une vraie conversation bientôt, mais nous n'avons pas reçu une demande formelle pour plus de temps ou plus de budget», a-t-elle dit.

Concernant la création d'une escouade policière dédiée aux femmes autochtones, la ministre Bennett estime qu'il s'agit d'une «proposition très intéressante».

Conservateurs et néo-démocrates croient que le gouvernement doit rectifier ce qui aurait dû être fait depuis le début.

«Je suis surpris que la commission ait mis autant de temps avant d'identifier ce problème-là qui était évident quand le gouvernement a lancé cette commission», a souligné le député néo-démocrate, Charlie Angus.

«Pour redonner la tranquillité d'esprit aux familles, on doit pouvoir au moins réexaminer les cas [de meurtre ou de disparition] qui ont été traités d'une façon troublante», a pour sa part affirmé la députée conservatrice, Kathy McLeod.

Le mandat de l'enquête est d'examiner les causes systémiques de la violence contre les femmes et les filles autochtones au Canada en explorant les tendances et les facteurs sous-jacents.

Elle est censée mener ses activités de manière indépendante du gouvernement fédéral, et des gouvernements des provinces et des territoires.

Les commissaires comptent soumettre leur demande de financement supplémentaire au gouvernement au cours des prochaines semaines.

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La famille de Virginia Sue Pictou croit que celle-ci a connu une mort violente et espère que la police découvrira un jour ses restes et procédera à des arrestations.

LA FAMILLE D'UNE MICMAQUE DISPARUE PARLE DE LA DOULEUR DES RECHERCHES

MEMBERTOU, N.-É. - Robert James Pictou, un aîné micmac de 78 ans, a fait laminer une vieille photo de sa fille en guise de rappel de son espoir de la retrouver un jour. La photo est en noir et blanc, mais les yeux de Virginia Sue Pictou y brillent. Son père y a ajouté l'inscription «Toujours dans mon coeur».

L'Autochtone originaire de la Nouvelle-Écosse avait été transportée vers un hôpital du Maine, le 24 avril 1993, après s'être fait rouer de coups par son mari et son beau-frère.

Lorsque les médecins ont tourné leur attention vers un autre patient, elle a discrètement quitté l'hôpital. On ne l'a plus jamais revue, racontent ses proches.

«Pour moi, en tant que père, chaque fois que le sujet fait surface, c'est comme si c'était arrivé hier», a raconté Robert James Pictou, alors qu'il assistait mercredi, à Cap-Breton, à une audience de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

«Comment va-t-elle reposer en paix, est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer ça?» a-t-il ajouté en entrevue.


Pour moi, en tant que père, chaque fois que le sujet fait surface, c'est comme si c'était arrivé hier
Robert James Pictou

La famille Pictou a livré son témoignage mercredi matin, dans le cadre des audiences de la Première Nation Membertou. Elle croit que Virginia a connu une mort violente et espère que la police découvrira un jour ses restes et procédera à des arrestations.

Francis Pictou est convaincu que sa soeur a quitté l'hôpital pour retrouver ses cinq enfants, ne voulant pas les laisser seuls avec son mari violent.

Comme les autres familles ayant pris part à l'Enquête, les Pictou se disent déterminés à poursuivre leurs recherches.

«Nous avons suivi toutes les pistes possibles. Nous avons fouillé des champs. Nous avons fouillé des marais. Nous avons parlé à des proches. Nous avons fait des enquêtes, nous avons embauché des détectives privés. Ça n'a mené à rien», raconte Robert John Pictou, un autre frère de la disparue.

Les recherches entreprises par des familles autochtones qui s'étirent sur des décennies - et qui traversent parfois les frontières - constituent un thème récurrent de l'Enquête nationale.

Robert John Pictou estime que la mise sur pied d'une escouade policière nationale pour les cas de femmes autochtones disparues, comme le recommandent les commissaires, permettrait une meilleure collaboration avec les autorités américaines.

L'histoire de femmes autochtones assassinées ou manquant à l'appel aux États-Unis remonte à plusieurs générations, puisque les Micmacs et les Malécites traversent souvent la frontière pour travailler, se marier ou rejoindre des proches.

Francis Pictou souligne que ces femmes ne sont jamais oubliées par leurs proches et que le simple fait de rapatrier leur corps permettrait peut-être aux familles de tourner la page.  Michael Tutton, La Presse canadienne