Il y a 110 ans, à Notre-Dame-de-la-Salette, 34 personnes ont perdu la vie lors d'un glissement de terrain.

L’enfer au «pays de l’argile»

Il y a 110 ans, presque jour pour jour, le petit village de Notre-Dame-de-la-Salette, au nord du secteur Buckingham, à Gatineau, a été le théâtre du glissement de terrain le plus meurtrier du siècle dernier à être survenu au Québec. Le 26 avril 1908, ce sont 34 personnes qui ont péri dans les éboulis de Notre-Dame-de-la-Salette. Bref retour sur cette tragédie qui a marqué à tout jamais l’histoire de la Basse Lièvre et de l’Outaouais.

C’est le calme plat dans la paroisse en cette fin de nuit printanière. La crue des eaux bat son plein et la rivière du Lièvre coule à flot comme c’est le cas tous les ans à cette période de l’année. En ce dimanche 26 avril 1908, les habitants de Notre-Dame-de-la-Salette dorment pour la plupart profondément. Tout le monde ignore que l’argile de Léda constituant le sous-sol de la municipalité, mélangée à la fonte des neiges et à la pluie torrentielle qui tombe alors sur la région, œuvre à la création d’un cocktail dévastateur qui est sur le point d’atteindre son point culminant. Sans avertissement, la tragédie frappe vers 4 h 30.

Une section de la rive droite de la rivière de la Lièvre cède et s’enfonce à toute allure dans le cours d’eau encore givré. En un claquement de doigts, des maisons tombent dans le vide alors qu’une gigantesque vague composée de glace et de glaise entremêlée de billots de bois et d’autres détritus se trouvant dans l’affluent prend naissance et rase une partie importante du village. Les deux rives de la Lièvre sont ravagées. Au total, douze maisons et vingt-cinq autres bâtiments sont entièrement démolis par l’éboulement qui entraîne du même coup la mort de 34 personnes. Dix corps ne seront jamais retrouvés parmi les décombres.

« On parle de 34 morts sur environ 300 habitants à l’époque. C’est au-delà de 10 % de la population qui a été fauchée. C’est un énorme désastre », note l’historien Pierre Louis Lapointe, dont le père, Henri Lapointe, était le premier petit-fils de Christina McMillan qui a perdu cinq de ses garçons dans l’éboulis.

Dix-sept des 34 victimes de l’éboulis de Notre-Dame-de-la-Salette ont été inhumées le 28 avril 1908.
Selon l'historien Pierre Louis Lapointe, le glissement de terrain de Notre-Dame-de-la-Salette est le plus meurtrier à avoir eu lieu dans la Belle Province au 20e siècle.

L’historien, qui a aussi été archiviste de carrière, a scruté à la loupe les fins détails de cette catastrophe dans son ouvrage intitulé « Mon village, mes ancêtres, Notre-Dame-de-la-Salette, 1883-2008 ».

Ce cataclysme est sans contredit le plus meurtrier glissement de terrain à avoir eu lieu dans la Belle Province au 20e siècle, soulève M. Lapointe. L’événement représente également l’un des éboulements les plus funestes dans toute la grande histoire du Canada. « Il n’y a pas vraiment de comparable », dit-il.

Se relever après la tragédie

La catastrophe naturelle a fait la manchette partout à l’époque. Comme le relate M. Lapointe dans son récit, La Presse du lundi 27 avril 1908 avait consacré sa page frontispice au sinistre en titrant « L’avalanche de la mort ».

Un élan de solidarité n’avait pas tardé à déferler en Outaouais et même ailleurs au Québec et dans l’Est ontarien. Par le biais de dons de municipalités, des gouvernements et d’entreprises privées, une somme d’un peu plus de 3000 $ avait été récoltée pour venir en aide aux familles décimées de Notre-Dame-de-la-Salette.

« Le curé Lemay et la fabrique ont mis des terrains à vendre près de la nouvelle église qui devait être construite un peu plus tard. On voulait encourager les villageois à se relocaliser plus haut. Ç’a été une solution mise de l’avant pour répondre au désastre et c’est ce qui a donné naissance au village de Notre-Dame-de-la-Salette que nous connaissons aujourd’hui », précise Pierre Louis Lapointe.

Malgré tout, la communauté a eu du mal à se remettre sur pieds. Les années suivant le triste événement ont été difficiles pour les résidents. L’économie de la région a notamment été paralysée en partie par la situation.

« À cause de l’éboulis, la rivière a été bloquée pendant presque deux ans. Les travaux publics fédéraux ont été obligés de rentrer des dragues pour libérer le cours de la rivière de la glaise accumulée. Compte tenu de la route et de la navigation à vapeur qui permettait de remonter la rivière jusqu’à High Falls, plus au nord, on a dû aménager un deuxième quai. Il y a eu un chemin de portage qui a été entretenu pendant quelques années pour permettre aux gens de contourner l’obstacle et de transporter les marchandises », explique l’historien.

LES LEÇONS DU PASSÉ

Notre-Dame-de-la-Salette, qui est nichée dans la MRC des Collines-de-l’Outaouais, compte aujourd’hui 756 habitants sur son territoire. Dans le parc des Éboulis, inauguré en 2008 à l’occasion du 100e anniversaire de la tragédie, un monument installé sur la rive est du village rappelle aux passants les noms des 34 victimes du 26 avril 1908. 

Les descendants directs des Desjardins, Morrissette, Lapointe, Charron et autres victimes du célèbre éboulement sont aujourd’hui décédés ou très âgés. Heureusement, le récit s’est perpétué de génération en génération. L’événement ne doit pas tomber dans l’oubli, croit le maire actuel de la municipalité, Denis Légaré.

« Je pense que ça vaut la peine de continuer d’en parler pour que les citoyens réalisent qu’ils ont une histoire et que le village a fait face à des épreuves et qu’il a dû faire preuve de résilience. C’est à cause de ces familles-là que nous sommes ici et que nous vivons au pays de l’argile », dit-il.

Croqué en 1906 lors de l’érection canonique de la paroisse de Notre-Dame-de-la-Salette, ce cliché montre les habitants du village devant l’église, deux ans avant la tragédie. 
Cette photographie montre l’hôtel de Napoléon Boisvenu au lendemain de l’éboulement.

Le premier magistrat rappelle par ailleurs que la géologie particulière de Notre-Dame-de-la-Salette, principale cause du glissement de terrain de 1908, est toujours la même 110 ans plus tard. Les autorités, que ce soit le ministère des Transports du Québec, la Sécurité civile ou l’administration municipale, sont en constante observation de l’état du sol afin de prévenir les dangers potentiels et de garantir la sécurité des villageois.

« C’est de l’argile glissante et dangereuse qui est assez rare au Canada. L’éboulis sert certainement à nous faire prendre conscience du genre de terrain qui se trouve en dessous de nos pieds », note-t-il.

Le 23 juin 2010, un séisme de magnitude 5 avait d’ailleurs rafraîchi la mémoire aux gens de Notre-Dame-de-la-Salette de façon assez brutale. Le tremblement de terre dont l’épicentre était situé dans le village voisin de Val-des-Bois avait entraîné un glissement de terrain qui avait littéralement emporté un chemin de la municipalité. Personne n’avait été blessé lors de l’incident. Des travaux de renforcement de talus chiffrés à plus de 760 000 $ de dollars ont depuis été effectués afin de solidifier une importante partie du sol de Notre-Dame-de-la-Salette.

L’historien Pierre Louis Lapointe estime que des événements comme l’éboulement de 1908 devraient servir de leçon pour les autorités municipales en général lorsque vient le temps pour celles-ci d’octroyer des permis de construction dans des zones à risque de subir les aléas de la nature. 

Celui-ci n’hésite pas à faire un parallèle avec les inondations du printemps 2017 qui ont dévasté plusieurs localités de la province, dont Gatineau.

« Ce serait risqué de dire que nous avons tiré une leçon de 1908 pour l’avenir parce que ce qui joue toujours le plus, c’est la question de l’argent. Si une municipalité veut augmenter ses revenus d’impôts fonciers, elle va donner des autorisations à des entrepreneurs pour que ceux-ci construisent sur des terrains qui, au fond, auraient dû être gardés sous forme de parcs. Malheureusement, les gens ne sont pas prévoyants et les municipalités oublient vite. C’est dans la nature humaine », conclut M. Lapointe.