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Le voilier Tara.
Le voilier Tara.

Le voilier Tara part sonder le peuple invisible de l’Océan

Juliette Collen
Agence France-Presse
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LORIENT - Cap sur les mers du sud: la goélette scientifique Tara s’élance samedi depuis son port d’attache en France pour une mission de près de deux ans qui doit révéler le secrets des micro-organismes invisibles marins et comprendre, enfin, leur rôle clé dans l’écosystème océanique.

70.000 kilomètres en mer, 21 escales: le navire mettra les voiles à 15H00 GMT le jour du 5e anniversaire de l’accord de Paris sur le climat, et filera directement vers Punta Arenas au sud du Chili, où embarqueront les scientifiques en février.

Durée de la mission: 21 mois. Objectif: conquérir le «microbiome», cette face cachée des océans constituée de millions d’espèces pour la plupart inconnues.

«Le microbiome océanique, ce sont tous les organismes plus petits qu’un millimètre, essentiellement unicellulaires», a expliqué Colomban de Vargas, directeur de recherche CNRS, mercredi lors d’une conférence de presse.

En plus des millions de virus qui peuplent les océans, les scientifiques à bord enquêteront aussi sur les bactéries, micro-algues ou encore protistes et archées, des organismes ni animaux, ni végétaux.

Bien qu’invisibles à l’oeil nu, ces créatures représentent plus des deux tiers de la biomasse des océans, soit quatre fois plus que la biomasse cumulée de tous les insectes sur Terre.

Le microbiome occupe ainsi une place centrale dans l’écosystème océanique, contribuant à stocker du CO2, à produire de l’oxygène, à l’instar des forêts (grâce à la photosynthèse). Et le premier maillon de la chaîne alimentaire, c’est lui.

Mais ce rôle reste mal compris. «Aujourd’hui, nous avons une bonne vision de la composition du microbiome, en revanche nous en savons très peu sur ses fonctions: la question n’est pas tant de savoir, qui est là, mais plutôt qui fait quoi», résume Chris Bowler, directeur scientifique du consortium Tara Océan.

Au cours de ses expéditions précédentes, Tara avait ramené 100.000 échantillons d’écosystèmes marins, ce qui a permis d’identifier des composants du microbiome.

Comprendre ses fonctionnements et interactions, c’est important pour prédire la réponse des océans au changement climatique», aux pollutions ou aux changements de nutriments, a expliqué Daniele Iudicone, océanographe et coordinatrice de la mission.

Le microbiome influence l’écosystème des océans, et par là toute la «grande machine climatique», insiste Chris Bowler, qui n’hésite pas à faire le lien avec le microbiote humain, ces milliards de micro-organismes vivant dans notre intestin et jouant un rôle crucial pour notre santé.

80 chercheurs à bord 

Après le Chili, la goélette longera l’Amérique du Sud jusqu’au canal de Panama, transitera par les Antilles françaises, redescendra le long de l’Amazonie, de l’Argentine, puis mettra le cap sur la mer de Weddell, en Antarctique.

Ce sera l’occasion d’étudier le panache du fleuve Amazone, qui «est en train de changer ses caractéristiques à cause de la déforestation et des mines», a précisé Daniele Iudicone, co-directeur de la mission. Ou encore de prélever des échantillons autour d’un iceberg alors qu’ils «s’effondrent de plus en plus à cause du changement climatique».

De l’Antarctique, la goélette remontera en Afrique du Sud, en mars 2022, puis longera le continent africain, avec plusieurs escales, avant de rejoindre Lisbonne en septembre 2022 et enfin de rentrer en France.

Tara étudiera aussi les remontées d’eaux profondes, phénomène qui enrichit les zones en nutriments, au Chili, au Sénégal et en Namibie.

Quinze marins et 80 chercheurs se relaieront à bord, avec 42 institutions scientifiques impliquées dans 13 pays, dont la France, le Chili, le Brésil, l’Italie ou l’Afrique du Sud.

Les marins et scientifiques seront confinés une semaine avant leur départ et soumis aussi à des tests pendant la mission pour éviter tout risque sanitaire.

«Le contexte du court terme», avec la crise liée au Covid-19, «ne doit pas nous faire oublier les enjeux du long terme» du réchauffement climatique, a souligné Romain Troublé, directeur général de la fondation Tara Océan.

Après Tara Océans, Tara Pacific et Tara Microplastiques notamment, Tara Microbiomes est la 12e mission depuis le lancement, en 2003, de ces expéditions par Étienne Bourgois et la créatrice de mode Agnès b., qui rachetèrent le voilier construit à l’initiative du médecin et explorateur Jean-Louis Etienne.