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Les recherches auxquelles a participé le chercheur en biologie marine Dominique Robert ont permis d'en apprendre plus sur le comportement du flétan.
Les recherches auxquelles a participé le chercheur en biologie marine Dominique Robert ont permis d'en apprendre plus sur le comportement du flétan.

Le top 5 des découvertes scientifiques: la «planque» à flétan

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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«Les pêcheurs disaient que c’étaient toujours les mêmes flétans qui se trouvaient près de leur communauté. Et c’est vrai qu’on n’imagine pas un poisson plat voyager sur de grandes distances, c’est assez contre-intuitif», dit Dominique Robert, chercheur en biologie marine à l’UQAR.

Et les pêcheurs n’avaient pas tort, selon les résultats d’une ambitieuse étude parue cet automne dans l’ICES Journal of Marine Science et à laquelle M. Robert a participé avec des collègues de l’Université Memorial, à Terre-Neuve : le flétan montre une remarquable fidélité aux mêmes sites, année après année. Mais avec une petite tournure supplémentaire que personne n’avait vu venir...

Pendant six ans, ces chercheurs ont installé des balises sur 114 flétans, qu’ils ont remis à l’eau. Ces dispositifs mesuraient la luminosité, la profondeur et la température de l’eau — informations à partir desquelles on pouvait reconstruire leur parcours en détails, puisque on connaissait déjà bien la bathymétrie (le relief du fond de l’eau) du Golfe. Au bout d’une période préprogrammée qui pouvait aller jusqu’à 12 mois, la balise se détachait et remontait à la surface, d’où elle transmettait une petite partie des données qu’elle avait accumulées. Mais pour avoir le plus de données possibles sur ces poissons, il a fallu aller récupérer les balises en pleine mer une par une, à l’aide d’un signal qu’elles émettaient pour être localisées. Au total, 98 ont refait surface, dont 62 ont pu être repêchées et analysées.

Bref, c’est l’équivalent marin d’une «job de moine» que M. Robert et ses collègues ont dû faire. Mais le jeu en valait la chandelle.

«Le flétan a longtemps été géré comme un seul grand stock dans tout l’Atlantique, explique le chercheur de l’UQAR. Mais avec les études de marquage, on avait fini par réaliser que le flétan du Golfe du Saint-Laurent est une population séparée des stocks du nord-ouest de l’Atlantique. Mais dans le Golfe, on ne savait pas trop si les flétans de chaque secteur restaient entre eux ou s’ils se mélangeaient. Des études génétiques avaient montré qu’il y avait un mélange, mais on ne savait pas comment ça se faisait.» 

C’est maintenant chose faite. Les balises ont montré une sorte de va-et-vient annuel que font tous les flétans entre leurs «quartiers d’été», un peu partout dans le Golfe, et pour ainsi dire une «planque d’hiver» qui est la même pour tous les flétans. «C’est un des résultats frappants de l’étude : quand la balise remontait, c’était presque toujours proche de l’endroit où on avait attrapé le poisson au départ pour installer la balise. Alors les pêcheurs avaient raison de penser que ce sont toujours les mêmes flétans qui se trouvent près de leur communauté!» commente M. Robert.

Mais quand l’hiver arrive, les flétans se réfugient tous dans le «chenal laurentien», une sorte de «bande» profonde qui traverse le Golfe d’Anticosti jusqu’au sud de Terre-Neuve. Ces poissons passent toute la saison froide à des profondeurs de 200 à 500 mètres — alors qu’ils passent leurs étés entre 0 et 200 mètres. «On pense qu’ils vont chercher une température plus clémente parce que ce n’est pas une espèce d’eau froide, explique M. Robert. En fait, dans le Golfe, le flétan est pas mal à la limite nord de son aire de distribution de ce côté-ci de l’Atlantique, alors ça lui sert de refuge thermique. Si le flétan essayait de passer tout l’hiver sur le plateau madelinien [ndlr : autour des Îles-de-la-Madeleine] par exemple, dans cette zone-là l’eau approche le point de congélation jusqu’au fond, alors il ne pourrait tout simplement pas survivre. (…) Mais quand on passe en-dessous de 200 mètres de profondeur dans le Golfe, la température de l’eau est à peu près constante partout à 6°C.»

Et par-dessus tout, les données recueillies ont permis de prouver que le flétan du Golfe se reproduit dans le chenal laurentien. «Chez le flétan comme chez plusieurs autres poissons de fond, la femelle va partir du fond et remonter comme une flèche sur plusieurs dizaines de mètres. C’est là que les œufs sont pondus, et les mâles vont suivre. Les femelles vont faire ça à tous les 3 ou 4 jours pendant environ un mois. C’est un comportement assez caractéristique» que les balises, en enregistrant la profondeur, ont permis de noter à chaque hiver.

Enfin, notons que la quasi totalité des flétans de cette étude sont demeurés dans le Golfe en permanence — seuls quelques uns en sont sortis pour aller dans l’Atlantique. «On a enregistré quelques cas de sortie du Golfe, alors il pourrait y avoir plus de mélange qu’on pensait, mais il faut faire attention parce qu’on a peu de données du côté Atlantique, donc il manque une bonne partie de l’image. On veut justement faire plus de marquage dans cette région-là», indique M. Robert.

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