Pour le médecin vétérinaire Martin Godbout, de la clinique Daubigny, «plus on se rend compte que les animaux ont des émotions, plus on comprend les nôtres».

Le psychiatre des chiens

Au fil des études et des progrès technologiques, les animaux ne cessent de dévoiler des facettes inattendues de leur comportement, à des années-lumière de la thèse du philosophe Descartes qui les voyait comme de simples machines. Dans une série d’articles, Le Soleil jette un éclairage sur la nouvelle relation qui se dessine entre l’homme et l’animal. Après le racisme, le sexisme, la société serait-elle sur la voie du spécisme? (Dernier de 2)

Dans une salle d’attente de la clinique vétérinaire Daubigny, le DMartin Godbout observe Penny, un berger australien femelle, fixer le corridor dans l’attente du retour de son maître. L’animal n’est visiblement pas dans sa zone de confort. «Posture basse, queue basse, oreilles vers l’arrière. Il montre des signes d’inquiétude.»

Le Dr Godbout est vétérinaire comportementaliste, une espèce rare dans la profession. Jusqu’à ce jour, seulement une cinquantaine de vétérinaires dans le monde, dont quatre au Canada, ont complété cette spécialisation à l’American College of Veterinary Behaviorists. D’où sa présence régulière, à titre de conférencier, à de nombreux colloques internationaux.

Des chiens montrant des troubles comportementaux comme l’humain — anxiété, angoisse, hypersensibilité, TDAH, phobie, déprime, dépendance affective… —, le Dr Godbout en a vu défiler un et un autre dans son cabinet depuis une dizaine d’années. À chaque fois, le spécialiste se livre à une sorte de psychanalyse de l’animal.

«J’étudie son langage corporel, l’adaptation à son environnement, ses interactions avec des humains, connus ou inconnus, explique-t-il au Soleil. Un chien qui arrive ici vient avec un système familial. Les propriétaires vivent une grosse culpabilité, car ils croient que c’est eux le problème, mais c’est souvent le système. En jumelant la médication et la modification comportementale, on apprend au chien à contrôler ses émotions et à changer.»

Supériorité de l’homme?

Le DGodbout montre une série de photos d’un chien qui, placé devant six stimuli différents, exprime successivement un faciès de joie, de tristesse, de peur, de surprise, de dégoût et de colère. «Et seuls les humains auraient des émotions?» demande le Dr Godbout.

«Avant, on disait que c’était de l’anthropomorphisme. La science a longtemps rabroué ceux qui essayaient de donner des émotions à un animal. C’était tabou. On dit d’un animal qui fuit qu’il a peur, que c’est un réflexe. Qui vous dit qu’il n’a pas un sentiment de détresse? Pourquoi ce qu’il ressent serait différent de ce que l’homme peut ressentir?»

Les progrès de l’imagerie à résonance magnétique, où l’animal apprend à rester parfaitement immobile dans un appareil, avec un casque sur la tête, ont permis de faire des découvertes étonnantes sur le cerveau canin. Et, par la bande, sur l’étonnante singularité de sa relation à son maître.

Les études démontrent que les zones du cerveau reliées à l’attachement et à la dépendance ne sont pas les mêmes, selon que le chien est exposé à l’odeur d’un représentant de son espèce, celle d’un humain inconnu ou celle de son maître. «Ça démontre que pour un chien, le maître est plus important que ses congénères», explique le Dr Godbout.

Il ne faut donc pas s’étonner que le chien, une véritable éponge, soit extrêmement sensible à nos émotions, au point de développer parfois les mêmes maladies que son maître. «Parce que les émotions sont les mêmes, ils vivent le même genre de stress.»

À côté de la track

Pour le Dr Godbout, il ne fait aucun doute que la science est «à l’aube d’une révolution» face aux facultés insoupçonnées des animaux. «Les recherches augmentent de façon exponentielle et convergent vers quelque chose de puissant. Les faits commencent à s’accumuler», observe-t-il.

Le scientifique donne comme exemple la découverte du rire chez le rat soumis à des chatouillements. «Il a fallu que le chercheur pense à l’extérieur de la boîte puisque le rat émet des ultrasons. On pensait que le rat ne pouvait pas rire parce qu’on ne l’entendait pas.»

Après toutes ces années à étudier le monde canin et animal, le DGodbout en est arrivé à développer ses propres théories. «Sans vouloir tomber dans l’ésotérisme, par expérience, je peux dire qu’on ne choisit pas son chien. C’est une connexion. Comme si nous avions une expérience à vivre avec lui.»

«Je me bats à faire des conférences pour dire qu’on n’est peut-être pas sur la bonne track en tant qu’humains. On n’a peut-être pas compris le message de notre présence ici. L’homme est capable de fabriquer un iPhone et d’aller sur la Lune, mais si l’intelligence c’était de communiquer, de partager, de grandir, de bien vivre notre expérience sur cette planète. Dans ce cas-là, je pense que les animaux sont peut-être bien plus intelligents que nous.»

+

LE MOUVEMENT VÉGANE À LA DÉFENSE DES DROITS DES ANIMAUX

Charles Malèza et Stéphane Groleau ont adopté la doctrine végane pour s’opposer au sort réservé aux animaux. «Ils sont comme nous, ils souffrent. On sent que les gens veulent de plus en plus les respecter.»

C’est après être tombé par hasard, il y a trois ans, sur le documentaire Terriens (Earthlings) et ses insupportables images de mise à mort d’animaux destinés à l’alimentation humaine que Charles Malèza a décidé de se convertir au véganisme. Le film, disponible sur YouTube, a eu chez lui l’effet d’une véritable épiphanie.

«Le film a vraiment changé ma vie. Ça m’a tellement marqué et attristé que je ne pouvais plus continuer à participer à ça. Le film m’a ouvert les yeux sur une réalité cachée et éveillé ma compassion envers tous les animaux», explique le diplômé en philosophie de 24 ans. 

Charles n’est pas le seul à s’être converti au véganisme afin de montrer son opposition aux mauvais traitements réservés aux animaux. Le nombre d’adeptes de cette idéologie augmente sans cesse. La conversion de plusieurs personnalités américaines — l’ex-vice-président Al Gore, Brad Pitt, James Cameron ou Joaquin Phoenix — a contribué à faire connaître le mouvement. Aux États-Unis, les estimations varient entre 0,5 % et 2 % de la population. Même s’il est difficile d’obtenir des chiffres pour le Québec, le mouvement est incontestablement en croissance.

Ce matin-là, au restaurant végane Les Gourmandises LOUCA, rue Saint-Jean, Charles se présente au rendez-vous avec un ami qui a épousé lui aussi ce mode de vie, devenu engagement politique et social. Pour Stéphane Groleau, 41 ans, qui a grandi sur une ferme de Saint-Casimir, dans Portneuf, le déclic est survenu il y a une quinzaine d’années. Comme tout agriculteur, son père abattait des vaches. Lui-même a participé à l’exercice. «Ç’a m’a affecté», glisse-t-il.

Au gré de lectures sur le sort réservé aux bêtes d’élevage, Stéphane a lui aussi décidé d’adopter un régime végétalien. «C’est la non-violence à l’égard des animaux qui m’a attiré dans le véganisme. Si moi, je ne veux pas tuer un animal, est-ce que je suis d’accord que quelqu’un d’autre le tue pour moi? Tous les animaux souffrent, ils sont comme nous.»

«Il n’existe aucune justification morale à tuer ou exploiter un être vivant sensible si ce n’est pas nécessaire. Il n’y a aucune justification de participer à cette exploitation», renchérit Charles, vêtu d’un t-shirt noir qui affiche les grands principes du mouvement végane.

«Quand je vois de la viande dans une assiette, je vois un animal mort. J’ai conscience de cette connexion avec l’animal. Je sens sa tristesse, sa souffrance. Ce n’est pas difficile d’être végane quand tu sais ça. Le plus difficile, c’est de savoir que les gens que tu aimes participent à cette exploitation.»

S’il était difficile, il n’y a pas si longtemps encore, de trouver des informations sur le véganisme, c’est tout le contraire maintenant, expliquent nos deux interlocuteurs. Un site comme celui de Végan Québec permet par exemple de savoir comment s’alimenter pour ne pas manquer de nutriments essentiels ou connaître la liste des restaurants végétaliens de la région.

53 milliards d’animaux tués

Jean Gilbert, qui se joint à la conversation à brûle-pourpoint, défend lui aussi haut et fort les droits des animaux et l’obligation morale de cesser leur exploitation. «Ce n’est pas parce que l’homme parle qu’il a des droits de propriété sur les autres habitants de la planète, lance-t-il. C’est le principe de n’importe quelle discrimination. Un groupe prend un critère complètement arbitraire pour justifier sa domination.»

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime à 53 milliards d’animaux terrestres (en majorité des poulets) tués chaque année pour la consommation humaine. C’est sans compter le nombre d’animaux marins sacrifiés qui est évalué entre 500 et 1000 milliards. 

+

EN UN MOT

Véganisme (ou végétalisme intégral): doctrine selon laquelle les humains doivent vivre en s’abstenant de consommer des produits issus des animaux et de leur exploitation. La viande, les fruits de mer, la gélatine, les œufs, le lait et le miel sont exclus de l’alimentation des véganes. Les vêtements d’origine animale (laine, cuir, fourrure…) et bijoux fabriqués à partir de composantes animales (perles, plumes…) sont également proscrits. Tout produit cosmétique utilisé ne doit pas avoir été testé sur des animaux. Les véganes sont pour la plupart opposés à la domestication d’animaux de compagnie et aux divertissements utilisant des bêtes, comme les jardins zoologiques, les aquariums et certains cirques.

Ne pas confondre avec

Végétarien: qui ne mange ni viande ni poisson

Flexitarien: végétarien qui s’autorise quelques entorses

Pesco végétarien: qui a banni la viande mais pas le poisson

Végétalien: qui ne mange ni viande, ni lait, ni œuf, ni miel

+

L’ÉNIGME HANS LE MALIN

À la fin du XIXe siècle, en Allemagne, un cheval baptisé Hans le Malin crée une polémique dans la communauté scientifique en raison de ses supposées aptitudes à compter, calculer et reconnaître les couleurs. L’étalon pouvait également répondre à des questions par oui ou par non grâce à ses mouvements de tête ou en tapant du sabot sur le sol.

Convaincu que son protégé est doté d’intelligence conceptuelle et possède les aptitudes intellectuelles d’un enfant de 14 ans, le propriétaire de l’animal, Wilhelm von Osten, un professeur de mathématiques à la retraite, décide de développer ses talents grâce à la méthode du renforcement positif, comme s’il avait affaire à un étudiant humain.

Chaque jour, la foule berlinoise se presse dans la cour de l’immeuble de von Osten pour assister aux séances d’apprentissage. Tous les scientifiques en perdent leur latin, tous sauf le plus sceptique d’entre eux, un dénommé Oskar Pfungst, membre de l’Institut de psychologie de Berlin.

Après de longues observations et avoir soumis l’animal à une série de tests, le scientifique en arrive à la conclusion que Hans le Malin est certes intelligent, mais l’est surtout dans l’apprentissage du langage corporel des gens. Autrement dit, le cheval est capable de détecter des indices subtils fournis involontairement par des mouvements de tête et du visage de son entraîneur. La façon dont il s’y prenait demeure toutefois une énigme.

Impact considérable

Le cas de Hans le Malin a eu un impact considérable en psychologie expérimentale, en mettant en lumière la façon dont les attentes des expérimentateurs peuvent influencer involontairement la performance des sujets.

Malgré sa notoriété, Hans connut une triste de fin de vie. On raconte que la bête a été envoyée au front, lors de la Première Guerre mondiale. Elle aurait été tuée en 1916 pendant un affrontement, et soi-disant dévorée par des soldats affamés.

L’histoire de Hans, considéré comme le premier et plus célèbre des animaux «pensants», a contribué à relancer le débat sur la conscience animale. Et si celle-ci existe, est-elle semblable à la conscience humaine?