Le premier avis de la Commission d’urbanisme, émis en septembre 2013, a été très négatif sur le concept d’une tour d’inspiration «Dubaï».

Le Phare est-il le projet «exemplaire» attendu?

CHRONIQUE / Le Phare est-il un projet «exemplaire» et «distinctif» pouvant justifier la «grande hauteur» de 65 étages qui va marquer le paysage de Québec?

La question s’impose à la lecture des «avis d’opinion» de la Commission d’urbanisme de la ville, dont Le Soleil a obtenu copie par la Loi sur l’accès à l’information.

Cette commission a le mandat de contrôler l’implantation et l’architecture des immeubles.

Dans ses quatre avis sur le Phare depuis 2013, la Commission explique que de «telles hauteurs de bâtiments requièrent un projet exemplaire». 

«L’acceptabilité de ces grandes hauteurs est intimement liée à la grande qualité» d’un projet et à une «signature distinctive», insiste-t-elle.

Sur cette base, elle a émis en mai 2018 un avis favorable au projet du Phare qui allait donner le coup d’envoi au projet. On n’y perçoit cependant aucun enthousiasme. 

À la lecture de ce dernier avis (et des précédents), on peine à comprendre ce que la Commission y a trouvé de si «exemplaire» et «distinctif» pour lui faire passer la barre des critères qu’elle s’était donnés. 

On peut déduire que la Commission a hérité au départ d’un projet qu’elle trouvait déficient et handicapé par une mauvaise localisation, à l’angle de deux autoroutes (Henri-IV/Laurier). 

Par ses suggestions, elle a fait ce qu’elle pouvait pour limiter les dégâts et rendre le projet plus acceptable. Cela en a-t-il fait le projet «exemplaire» et «distinctif» recherché? 

Le débat est ouvert et risque de se poursuivre sans fin, comme pour l’édifice «G» (Marie-Guyart) construit il y a près d’un demi-siècle et qui soulève encore la controverse. 

On comprend à la lecture des avis que le projet a dû susciter beaucoup de débats à l’interne sur les enjeux de hauteur, d’insertion dans le voisinage et d’apparence architecturale. 

Étonnamment, il n’est fait aucune mention du nombre d’étages ou du nombre de mètres que la Commission aurait jugé acceptables. Celle-ci s’en est tenue au concept général de «grandes hauteurs», laissant aux élus le soin de statuer sur le nombre d’étages.

Cela relève en effet de choix politiques, mais il aurait été intéressant de connaître l’avis des architectes de la Commission sur cette question cruciale. 

Peut-être n’y avait-il pas unanimité parmi ses membres, ce qui pourrait expliquer qu’elle n’ait rien dit de spécifique sur la hauteur.

Qu’est-ce qu’un projet «exemplaire» et «distinctif», vous demandez-vous peut-être? 

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Cela tient à la fois aux formes, à la façon d’occuper l’espace, aux choix des matériaux de surface, etc. 

On voudra qu’un projet distinctif évite les effets de mode et les pastiches ou imitations d’immeubles connus. 

Faut-il pour cela un immeuble fortement «identitaire», voire génétiquement associé à Québec comme peuvent l’être le Château Frontenac, l’édifice Price ou le pont de Québec? 

Faudrait-il y sentir sa nordicité, son histoire ou son «accent d’Amérique» de ville festive, branchée et active? 

Ou peut-on se satisfaire d’une silhouette simple et élégante, misant sur la qualité des matériaux, la sobriété et une transparence jusque dans les étages supérieurs, pour reprendre des mots de la Commission. 

Il y a ici beaucoup d’espace pour débattre. 

Je vous soumets que nos verdicts personnels sur ce projet sont peut-être moins liés à la hauteur de l’immeuble qu’à la hauteur de nos attentes respectives.

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LA COMMISSION SOUFFLE LE CHAUD ET LE FROID

La deuxième proposition du projet Le Phare dont l’avis favorable de la Commission d’urbanisme a été dévoilée en septembre 2016.

Le promoteur Groupe Dallaire a théoriquement le feu vert pour mettre le projet du Phare en chantier.

Les récentes modifications au zonage lui permettent de construire à hauteur de 65 étages, pour autant qu’il obtienne les permis requis à chaque étape (excavation, stationnement, construction, etc.). 

Chacun de ces permis devra être approuvé par la Commission d’urbanisme, qui n’a donc pas dit son dernier mot.

Si celle-ci estime que la qualité architecturale promise par le promoteur n’est pas (ou n’est plus) au rendez-vous au moment de construire, elle pourrait bloquer les permis. 

Ce rappel n’est pas inutile quand on regarde la trajectoire de ce projet. 

Depuis 2013, le promoteur a soumis à la Commission quatre versions du Phare qui ont chacune fait l’objet d’un «avis d’opinion».

1- Le premier avis (septembre 2013) fut très négatif sur le concept d’une tour d’inspiration «Dubaï», ce qui n’a pas empêché le promoteur de le rendre public un an et demi plus tard (février 2015).

2- Un second avis (avril 2016) sur un projet remanié fut beaucoup plus favorable malgré des «interrogations et des inquiétudes face à l’importance des enjeux urbains. Le projet fut rendu public l’automne suivant. «Un phare bien meilleur», avais-je alors écrit. 

3- Un troisième avis, cette fois farouchement négatif, fut rendu en mars 2018 sur un projet encore une fois remanié. La Commission y constate que les qualités architecturales de la version précédente ont tout à coup disparu. 

Difficile de comprendre ce qui s’est passé. Le promoteur a-t-il changé d’architectes ou leur a-t-il demandé de couper dans le projet pour en réduire les coûts? 

Seul le promoteur pourrait nous le dire, mais depuis des semaines, il ne répond plus à nos messages et courriels. 

Ce silence coïncide avec l’obtention du changement de zonage qu’il convoitait, mais peut-être n’est-ce qu’un hasard. 

Cette troisième version du Phare n’a jamais été rendue publique et la Ville de Québec refuse aussi de la montrer. Un moindre mal puisque cette version a été écartée.

4- Un quatrième avis d’opinion que l’on peut considérer comme «final» a été rendu en mai 2018. Il est favorable, malgré plusieurs réserves.

Le promoteur est revenu au concept de 2016. «L’architecture générale des bâtiments s’est améliorée», dit avoir constaté la Commission. «Son design s’est bonifié et la commission apprécie les orientations sur sa matérialité». 

Elle demande de «poursuivre le développement du projet» avec un «souci de grande qualité, de distinction et de raffinement des détails».

Elle exprime aussi des inquiétudes sur la typologie des balcons, l’impact des vents et de l’ombre, les éventuels basilaires et la mise en lumière des bâtiments. 

Il faudra de nouvelles études de vent et d’ombrages, prévient la Commission. 

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Les principes et objectifs énoncés dans les avis sont en principe «définitifs» et lient la Commission pour l’avenir. 

Il demeure cependant possible aux promoteurs de modifier les «solutions architecturales» des projets, pour autant que les principes et objectifs sont respectés, ce qui laisse place à beaucoup d’interprétation. 

Il appartient alors à la Commission d’en juger, mais on peut penser que plus un projet majeur avance, plus il devient difficile (voire impossible) de l’arrêter. 

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LES AVIS SUR LE PHARE (EXTRAITS)

Avis n° 1: Défavorable 11 septembre 2013 (plans du 9 juillet 2013) 

«Les Membres de la Commission d’urbanisme sont unanimement insatisfaits du traitement architectural proposé...»

... «le projet manque d’une signature distinctive permettant de mieux l’affirmer et de justifier le gabarit exceptionnel de certaines de ces composantes».

Avis n° 2: Favorable 22 septembre 2016 (plans 30 août 2016) 

«La Commission juge que les nouvelles orientations de design mises de l’avant vont dans la bonne direction et elle apprécie la nouvelle signature générale du projet…»

«... juge que celui-ci est maintenant susceptible de respecter, dans ses grandes lignes, les objectifs et critères applicables.»

«Il y aura lieu de maintenir, particulièrement pour le principal édifice, des silhouettes simples et élégantes…»

Avis n° 3: Défavorable 1er mars 2018 (plans du 13 février 2018) 

... «des modifications majeures qui appauvrissent le projet… On ne ressent plus les qualités et la signature distinctive du projet présenté en août 2016. La Commission réitère qu’elle s’attend à ce que ce projet soit d’une architecture exceptionnelle...»

«L’acceptabilité de ces grandes hauteurs est intimement liée à la grande qualité exigée pour le projet autant dans son intégration au site et au secteur que dans son expression architecturale et que de telles hauteurs de bâtiments requièrent un projet exemplaire.»

Avis n° 4: Favorable 9 mai 2018 (plans du 1er mai 2018)

«La Commission considère que l’architecture générale des bâtiments s’est améliorée et que l’on doit poursuivre le développement du projet dans ce sens soit avec un souci de grande qualité, de distinction et de raffinement des détails.»

«La Commission est favorable au gabarit projeté pour les différents bâtiments», mais «précise tout de même que l’acceptabilité de ces grandes hauteurs est intimement liée à la grande qualité exigée...» 

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UNE VILLE DESSINÉE À HUIS CLOS 

Le président du Groupe Dallaire, Michel Dallaire, lors d’une présentation de la quatrième mouture du projet Le Phare, en juin 2018.

Les délibérations de la Commission d’urbanisme se font à huis clos et ses membres sont tenus au silence éternel. 

Les plans et documents qui leur sont soumis ne sont pas publics, même après que les décisions aient été rendues. 

Les avis de la Commission ne sont pas publics non plus. Je n’ai réussi à obtenir ceux sur le Phare qu’après en avoir appelé du refus de la Ville de Québec devant la Commission d’accès l’information. C’est une bataille qu’il faudrait recommencer à chaque fois.

Cela fait beaucoup de secret pour des décisions qui ont un impact parfois important sur le paysage de la ville et la vie des quartiers. Est-ce vraiment la meilleure façon de servir l’intérêt public? 

Il faudrait, il me semble, que les enjeux d’apparence et d’architecture soulevés par les grands projets puissent être abordés plus ouvertement dans l’espace public. 

Il doit bien y avoir moyen d’alléger un peu le secret sans nuire aux projets ou à la situation concurrentielle des promoteurs. 

Je ne porte pas ici de jugement sur la compétence professionnelle des membres de la Commission.

J’en porte un sur l’importance que la ville ne soit pas dessinée à huis clos. 

La Commission d’urbanisme a le mandat de contrôler l’implantation et l’architecture des constructions dans les quartiers les plus sensibles de la ville. 

Le Vieux-Québec et le centre-ville bien sûr, mais aussi des secteurs historiques de la périphérie et le plateau de Sainte-Foy. 

Elle est actuellement formée de trois élus d’Équipe Labeaume et de sept architectes et professionnels nommés par la Ville. 

Ses décisions sont apolitiques et sans appel.

Ses membres ne vivent cependant pas sur une autre planète. Ils connaissent le contexte, le maire, le promoteur. Ils entendent ce que disent les citoyens. 

Ils savent aussi que Québec n’a pas les moyens (ni les promoteurs) de Londres, New York ou Dubaï pour construire des gratte-ciels pouvant éblouir la planète.

Cela dit, on voit aussi des gratte-ciels exceptionnels dans de petites villes. Vous irez voir dans Internet le Turning Torso dans le Port de Malmö en Suède. 30 étages d’audace et d’élégance.