Laisser son verre sans surveillance ouvre la porte à l’intoxication par différentes drogues.

Vague d'intoxications au GHB dans les bars de Lévis

Elles perdent la carte dans les toilettes, sur la piste de danse ou dans les stationnements des bars de Lévis. Elles sont dans la jeune vingtaine, n’ont pas bu tant que ça, mais sont tellement intoxiquées qu’elles doivent être transportées en ambulance à l’hôpital.

Depuis le début de l’année, l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis a constaté au moins trois vagues d’intoxications sévères au GHB, cette «drogue du viol» qui peut faire l’effet d’un somnifère puissant. La plus récente vague a commencé cet automne dans les bars de la ville. 

«Ce que je trouve un peu particulier, c’est que c’est quasiment tout le temps des jeunes femmes qui ne sont pas seules. Elles sont en gang, mais tout d’un coup il y en a une qui s’effondre», dit la Dre Marie-Claire Baby, chef du service d’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis.

La hausse des cas d’intoxication au GHB à l’urgence coïncide avec une augmentation des transports en ambulance pour des personnes intoxiquées dans les 29 bars de Lévis. Le Service de police de la Ville de Lévis (SPVL) a porté assistance aux ambulanciers dans 66 transports depuis décembre 2018. Là aussi, il s’agissait en majorité de jeunes femmes de moins de 30 ans, souvent âgées de moins de 25 ans. 

«Il y a des cas où ç’aurait pu mal finir, dit Maxime Pelletier, porte-parole du SPVL. Il y a quelques semaines, il y a une jeune femme qui a été retrouvée dans le coin d’un parking, inconsciente, dans la petite neige. C’est le concierge, quand il est arrivé vers 3h et a commencé à faire son ménage, qui l’a vue». 

La police de Lévis n’a pas obtenu les rapports médicaux sur les causes des intoxications des 66 personnes transportées en ambulance. Mais elle fait valoir que des enquêtes sur des cas suggèrent qu’il ne faut pas écarter la surconsommation d’alcool. 

L’Hôtel-Dieu de Lévis n’a pas non plus compilé les causes des 66 transports ambulanciers. Mais selon la chef du service d’urgence, ce sont les cas d’intoxication au GHB — et non à l’alcool — qui sont apparus anormalement élevés durant la dernière année. C’est le cas aussi à Québec, où une telle hausse a été observée dans le réseau de la santé. 

L’urgence Hôtel-Dieu de Lévis n’est pas équipée pour mesurer les doses de GHB dans le sang ou dans l’urine d’un patient. Mais les médecins ont d’autres moyens de savoir s’il s’agit d’une intoxication à cette drogue liquide, incolore et inodore. «Quand on voit que la personne n’a quasiment pas d’alcool dans le sang, on voit bien que ce n’est pas ça qui l’a rend comateuse», dit Marie-Claire Baby. 

Pas de gueule de bois

Autre indice, les patients qui étaient jusque-là inconscients reprennent leurs esprits soudainement, sans la gueule de bois d’une intoxication à l’alcool. «Quand t’as pris du GHB, tu te réveilles, t’es top shape et c’est go go, je m’en vais chez nous. On marche droit et il n’y a pas de problème».

Le chum ou les amies qui accompagnent les femmes intoxiquées au bar ne comprennent pas ce qui a pu les mener à l’urgence. Ils se disent : «Comment ça elle a perdu conscience, elle a quasiment pas bu!» illustre Dre Baby. «C’est beaucoup ça qu’on voit.»

Les victimes sont tout aussi étonnées. «Il y en a beaucoup qui me disent : “Ben là, je surveillais mon verre. J’avais des amis [avec moi]. Comment ça?"» relate la médecin. 

Récemment, même des employées de son propre hôpital se sont retrouvées à l’urgence après avoir été intoxiquées au GHB dans un bar. 

Les vagues d’intoxication au GHB sont différentes. L’hiver dernier, indique Marie-Claire Baby, des femmes comateuses arrivaient toutes les fins de semaine à l’urgence. Puis il y a un relâchement. Cet été, pendant les festivals comme le Festivent, une autre vague d’intoxications au GHB a été constatée, mais cette fois il s’agissait davantage de consommation volontaire. 

En effet, certains prennent du GHB pour avoir le même effet euphorisant que l’alcool, sans le lendemain de veille. Le problème, souligne la Dre Baby, c’est que la marge entre une soirée sans anicroche et la surdose est mince. «C’est facile de surdoser au GHB», dit-elle. Le GHB peut aussi entraîner une dépendance. Le sevrage est réputé très sévère. 


« Il y en a beaucoup qui me disent : “Ben là, je surveillais mon verre. J’avais des amis [avec moi]. Comment ça?" »
Dre Marie-Claire Baby, chef du service d’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis

Les usagers de GHB disent qu’ils wipent lorsqu’ils perdent conscience. En voiture, ils sont particulièrement dangereux, car ils deviennent comateux très soudainement. «J’ai eu des cas de syncope au volant, dit la Dre Baby. Ces gens-là ne réalisent pas qu’ils pourraient tuer quelqu’un». 

Ceux qui perdent la carte après avoir consommé du GHB risquent leur vie. Dans cet état, ils ne protègent plus leurs voies respiratoires s’ils vomissent et peuvent s’étouffer, note la Dre Baby. 

Ils sont aussi plus vulnérables face à des agresseurs potentiels. «N’importe qui peut abuser de nous, dit la médecin. On ne s’en rendra pas compte et on ne s’en souviendra pas».

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LA SURCONSOMMATION D'ALCOOL N'EST JAMAIS LOIN

La police de Lévis a récemment enquêté à la suite de plaintes de femmes qui croyaient avoir été droguées au GHB dans des bars. Mais les preuves ont montré que c’était plutôt la surconsommation d’alcool qui était en cause. 

«Il y a eu des enquêtes sensiblement liées au GHB, puis finalement, après avoir mis bien de l’énergie, tu te rends compte que c’était de la consommation d’alcool», dit Christian Cantin, porte-parole du Service de police de la Ville de Lévis (SPVL). 

Des preuves vidéo, des interrogatoires, des témoins se recoupent pour indiquer que la consommation de personnes concernées était en soi suffisante pour entraîner un niveau d’alcoolémie qui pouvait leur faire perdre conscience. 

Maxime Pelletier, porte-parole du SPVL, donne un exemple de plainte analysée. «La fille a dit : “Moi, je me suis fait droguer. Je soupçonne le barman parce qu’il me trouvait de son goût.” On regarde la caméra du bar en question. La fille arrive à 11h, elle est déjà sur le party. Et de 11h à 1h, elle consomme environ neuf gin-tonics, vodkas ou une autre boisson alcoolique. Et jamais, on ne voit des manipulations bizarres». 

Dans certains cas, les personnes intoxiquées avaient aussi consommé plusieurs boissons alcoolisées sucrées à 12 % d’alcool avant de sortir. Elles buvaient ensuite plusieurs drinks au bar. 

Des 66 transports en ambulance liés à des intoxications dans les bars, impossible de dire combien sont liés à l’alcool, puisque les policiers n’ont pas analysé les rapports médicaux. Mais sur le terrain, «on constate qu’il y a de la surconsommation [d’alcool] qui va jusqu’à l’intoxication», dit Christian Cantin. 

«Est-ce qu’il y a des cas de GHB? C’est possible», ajoute-t-il. 

Quoiqu’il en soit, Maxime Pelletier suggère que les amis devraient toujours veiller l’un sur l’autre dans les bars. Si l’un d’eux cherche à l’isoler parce qu’il est intoxiqué, surtout, «il ne faut pas le laisser seul».