Une travailleuse a gain de cause contre son employeur qui la traitait de «conne»

MONTRÉAL - Le Tribunal administratif du travail de la région de Montréal a reconnu le harcèlement psychologique qu’a subi une travailleuse pendant des mois de la part du propriétaire des bars où elle travaillait. Celui-ci la traitait de «conne», d’«épaisse» et lui a notamment dit que les «Québécois ont pas de classe».

Sara Anctil a travaillé comme barmaid pour le Bar Lajeunesse et le bar La Petite Boîte, qui appartenaient au même propriétaire, Paolo Alessio, de juillet 2014 à août 2015.

«Au moins une fois par semaine, pendant toute la durée de son emploi, M. Alessio s’assoit au comptoir du bar et fait part à la plaignante de divers préjugés. En plus de mentionner régulièrement que les «Québécois ont pas de classe», M. Alessio critique les femmes en général. Il tient des propos vulgaires et dégradants sur ce qu’il juge être des caractéristiques propres à la personnalité des femmes, en plus de les assimiler à des objets sexuels», relate le Tribunal.

Mme Anctil a fini par démissionner, «n’en pouvant plus d’endurer les insultes et d’être dénigrée par M. Alessio», relate le juge administratif Dominic Fiset.

Le tribunal s’est retrouvé devant deux versions contradictoires, puisqu’il n’y a pas eu de témoin pour corroborer les faits. Mais il a retenu la version de la plaignante, qui, dit-il, a référé à des événements détaillés et a admis avec honnêteté, à quelques reprises, qu’elle s’était trompée.

Le propriétaire, lui, avait nié en bloc les allégations de la plaignante. Il avait soutenu n’avoir jamais été arrogant ou insultant de toute sa carrière, ni avoir haussé le ton face à ses salariés, ni avoir été l’objet de quelque plainte devant le tribunal pour sa façon de traiter ses employés.

Dans sa décision, le juge administratif relate plusieurs propos qui auraient été tenus, comme «t’es donc bien conne» et «crisse, tu comprends rien quand j’te parle».

En décembre, lorsque la plaignante était sortie pour fumer à l’extérieur pendant son quart de travail, il lui avait intimé l’ordre de reprendre le travail. Il lui avait dit de ne pas fumer dehors quand il faisait froid, elle qui se plaignait régulièrement que la température dans le bar était trop froide. «Là où le bât blesse toutefois, c’est lorsque M. Alessio déboutonne sa chemise pour lui montrer son torse et ajoute qu’il a le sang chaud parce qu’il est italien et que les Québécois comme elle sont des «osties de frileux»», écrit le juge administratif Fiset.

«À compter du mois de mai 2015 et jusqu’à sa démission, M. Alessio contacte plusieurs fois par jour la plaignante sur son téléphone cellulaire personnel, le plus souvent sans raison en lien avec son travail. La plaignante prend ses appels, espérant que chaque coup de fil est pour lui offrir un quart de travail supplémentaire», relate le juge.

Le juge relate que du 4 au 10 août, alors qu’elle ne travaille pas, «ces appels sont au nombre de cinq ou six par jour, et même que lors d’une de ces journées, un sommet de 11 appels est atteint».

M. Alessio lui avait aussi dit qu’il désapprouvait le port de jean troué et d’un chandail en coton ouaté. «Une telle critique ne constitue pas en soi un abus des droits de la direction. Là où la chose se gâte, c’est lorsqu’il lui dit qu’elle n’a pas de classe et précise que les «Québécoises n’ont pas de classe»», écrit le tribunal.

Il lui aurait aussi dit que «le fait qu’elle ait un copain n’est pas une bonne chose pour elle», souligne le juge.

Mme Anctil a fini par démissionner par message texte, sans préavis, ce qui n’a pas plus à M. Alessio. «Frustré de son silence, il la relance à trois reprises (...) pour la menacer de ne pas lui payer le salaire qu’il lui doit pour son travail dans l’un ou l’autre des deux bars si elle ne lui donne pas un préavis d’une semaine», écrit le juge administratif.

Le Tribunal reconnaît le harcèlement psychologique dont Mme Anctil a été victime. «La preuve a démontré que M. Alessio a adopté à l’endroit de la plaignante une conduite vexatoire qui s’est manifestée par des comportements, paroles, actes ou gestes répétés qui sont hostiles ou non désirés. Cette conduite a porté atteinte à la dignité ou à l’intégrité psychologique ou physique de la plaignante et entraîné pour elle un milieu de travail néfaste.»

Le Tribunal a réservé sa compétence pour déterminer les mesures de réparation appropriées à l’endroit de Mme Anctil.