Les parents d'Alexandre Bissonnette ont fait une première déclaration publique jeudi.

Une «peine de mort déguisée» croient les parents d'Alexandre Bissonnette

Raymond Bissonnette et Manon Marchand aiment et apaisent leur fils Alexandre depuis 28 ans. Aujourd’hui, ils le regardent faire face à «une peine de mort déguisée».

Raymond Bissonnette, 61 ans, ancien enquêteur à la Commission de protection du territoire agricole, a assisté à chaque journée des représentations sur la peine de son fils, coupable de six meurtres au premier degré et de tentative de meurtre sur 40 fidèles de la Grande Mosquée de Québec. Son épouse Manon Marchand, 59 ans, employée de bureau dans une société d’État, l’a rejoint au bout de quelques jours.

Assis à une extrémité de la salle d’audience, silencieux, ils répondent par des sourires brefs aux regards de leur fils. 

À la fin des représentations sur la peine, Raymond Bissonnette a voulu prendre la parole. Il y a quelques mois, il avait transmis les sympathies de la famille du meurtrier aux victimes de la tuerie. «J’aimerais leur faire part une fois de plus de toute notre compassion dans cette terrible épreuve», a lu M. Bissonnette, la voix de plus en plus chargée d’émotions, au fil des lignes de sa déclaration. Les yeux bleus de Manon Marchand se remplissent de larmes. Elle ne parlera pas, mais encourage son mari d’une caresse dans le dos.

Raymond Bissonnette était donc là pour entendre la souffrance et le désarroi des survivants de la tuerie et des proches des victimes. En les écoutant, il dit avoir découvert à quel point la communauté musulmane de Québec peut parfois se sentir isolée, pointée du doigt. 

«J’ai réalisé qu’il n’y a absolument rien qui pourrait changer leurs perceptions à l’égard d’Alexandre et je le comprends très bien», dit Raymond Bissonnette.

Les parents du meurtrier ne pourront jamais voir leur fils comme un monstre. Car il n’en est pas un, insiste Raymond Bissonnette. Plutôt un jeune homme atteint d’une maladie mentale, jamais clairement identifiée par ses parents ni diagnostiquée, malgré les nombreux suivis médicaux.

Des spécialistes ont évalué qu’Alexandre Bissonnette était atteint d’un trouble de la personnalité narcissique, d’un trouble anxieux et de dépression.

Raymond Bissonnette est convaincu que l’intimidation et le harcèlement constant vécus par son fils Alexandre à l’école ont nourri ces troubles mentaux. Il ne peut que se désoler que les nombreuses interventions que lui et son épouse ont faites auprès des professeurs et des directions d’école n’aient jamais porté fruit.

Le père d’Alexandre Bissonnette ne comprend pas que la Couronne ait fait aussi peu de cas des troubles mentaux de son fils et n’ait pas demandé d’examen psychiatrique après son arrestation. 

«La Couronne s’est plutôt acharnée par tous les moyens à démoniser Alexandre afin d’obtenir un incarcération de 150 ans, déplore Raymond Bissonnette. C’est une peine de mort, déguisée, et ça éteint la moindre lueur d’espoir, qui est la source de la vie. Je soupçonne que l’attitude de la Couronne est le résultat d’une volonté politique et non juridique.»

Le plus solide

Les parents d’Alexandre Bissonnette ont rencontré la psychiatre de la défense, Dre Marie-Frédérique Allard, le 16 mars dernier. À ce moment, leur fils envisage déjà de plaider coupable, ce qu’il fera 10 jours plus tard.

Les parents ont raconté la petite enfance tranquille d’Alexandre et de son frère jumeau, à Cap-Rouge. Des enfants faciles, qui ont eu une gardienne à la maison jusqu’à l’âge de trois ans et demi.

Alexandre devient plus anxieux dès qu’il commence à fréquenter la garderie. Les frères jumeaux s’entendent à merveille et auront une relation hermétique. Les parents insistent pour qu’ils ne soient pas dans la même classe et fassent des activités pour connaître d’autres jeunes.

Manon Marchand et Raymond Bissonnette décrivent Alexandre comme le plus «solide» des deux frères, celui qui a le plus d’amis. Alexandre est victime d’intimidation, mais il réussit à faire son chemin. Les parents se rappellent qu’il a participé à Secondaire en spectacle.

Les parents savent que leur fils est de plus en plus anxieux et hypocondriaque. Ils doivent fréquemment le rassurer sur sa santé et parfois l’amener à l’urgence. 

En juillet 2016, les parents vont forcer la main aux deux frères pour qu’ils quittent le nid familial. Alexandre fait fréquemment la navette entre son logement de Sainte-Foy et la maison familiale.

Raymond Bissonnette et Manon Marchand savent que leur fils n’est pas heureux, du moins jamais pour de longues périodes. Le jeune homme se plonge souvent dans des photos et des vidéos du passé.

Intervention du père

Le soir du 29 janvier 2017, Alexandre Bissonnette soupe avec ses parents. Il quitte rapidement la maison après le repas car il doit retourner au travail le lendemain et, dit-il, ne souhaite pas attraper le virus dont sa mère est affligée. Il part en disant qu’il ira à son club de tir.

Quelques minutes plus tard, Raymond Bissonnette l’appelle pour lui dire que le club de tir est fermé ce dimanche soir là. Alexandre répond qu’il ira voir quand même. 

Raymond Bissonnette le rappelle en lui demandant de venir ranger ses armes. Alexandre répond qu’il veut être plus indépendant, comme son frère le lui a conseillé. Il demande à son père de le laisser tranquille et raccroche.

Raymond Bissonnette n’aura plus de nouvelles de son fils et apprendra l’arrestation du tireur lorsque l’équipe tactique de la police débarque chez lui.

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LA PEINE CONNUE À LA FIN OCTOBRE

Le meurtrier de la Grande Mosquée saura le 29 octobre prochain durant combien de temps il devra être incarcéré avant de pouvoir présenter une demande de libération conditionnelle.

Les plaidoiries sur la peine se sont terminées jeudi midi, avec la fin du débat sur la constitutionnalité des peines consécutives.

La Couronne réclame une période d’incarcération de 150 ans, soit l’addition des six périodes de 25 ans pour les six victimes. L’horreur de cette tuerie haineuse commande un tel châtiment, a plaidé la poursuite.

Les avocats d’Alexandre Bissonnette ont voulu convaincre la cour qu’une telle peine devient cruelle et inusitée, et donc contraire à la Charte des droits de tous les Canadiens, parce qu’elle anéantit l’espoir de sortir de prison. La défense demande une période d’incarcération de 25 ans, comme pour tous les meurtriers, en insistant sur les troubles de santé mentale de Bissonnette et sur son potentiel de réhabilitation.

L’avocat de la Procureure générale du Québec, Me Jean-François Paré, s’est employé à convaincre le juge François Huot de la Cour supérieure que l’article 745.51 qui permet le cumul des périodes d’inadmissibilité est valide.

Il a poliment enjoint le magistrat à faire preuve de prudence et de déférence à l’endroit du législateur qui a décidé, en 2011, à l’unanimité, de punir plus sévèrement les auteurs de meurtres multiples.

Si le juge Huot évalue lui aussi que la disposition est constitutionnelle et décide de l’appliquer, il devra imposer à Bissonnette une période d’incarcération en bond de 25 ans, soit 50, 75, 100, 125 ou 150 ans.

Avant que le juge parte faire son délibéré, Alexandre Bissonnette a été amené dans la boîte des témoins, comme le prévoit la procédure légale. 

«Je regrette que ma vie ait été la cause de tant de souffrances pour tant de personnes», a dit le jeune homme de 28 ans, entre deux sanglots étouffés. «J’aimerais peut-être avoir une lueur d’espoir au bout du tunnel noir dans lequel je me suis perdu, le 29 janvier.»