David a abandonné ses études, enfilé les petits boulots. Il consommait en solitaire, à la maison, parfois jusqu’à en perdre conscience. Ses parents l'ont conduit plusieurs fois à l’hôpital.

Une absolution en cadeau après beaucoup d’efforts

David*, 28 ans, a reçu son cadeau de Noël en avance cette année. Le jeune homme l’a déballé dans une froide salle d’audience, après se l’être offert lui-même, en travaillant fort et en faisant table rase du passé.

Les demandes d’absolution sont le lot quotidien des juges de la Cour du Québec. La juge Réna Émond, comme ses collègues, a eu tout le loisir, au fil des années, de développer son flair pour distinguer les accusés qui ont repris le droit chemin des faux repentis.

Entouré de ses deux parents, David est nerveux. Il sait que sa demande d’être absous sans condition pour une possession de trois fioles de GHB peut sembler ambitieuse.

Car David a déjà plaidé coupable à une possession de drogue par le passé et a pu bénéficier d’une première absolution inconditionnelle, le 10 juillet 2018.

Moins d’une semaine après le prononcé de l’absolution, il se faisait reprendre avec les fioles de GHB.

Mais les choses ont tellement changé depuis, que David espère…

La chute du premier de classe

La mère de David, une femme d’affaires de 53 ans, a écrit une lettre pour l’avocat de son fils, Me Michel Roberge, «afin de vous aider à mieux le comprendre et à le défendre». La juge Émond a bien sûr pu lire cette missive, où la détresse des parents se glisse entre les lignes.

Après une enfance heureuse, dans une famille unie, avec une sœur aujourd’hui infirmière, David a frappé un mur en arrivant au secondaire. Premier de classe, il a été pris pour cible, insulté et mis à l’écart. David a raconté à sa mère qu’il préférait manger son sandwich seul, à la salle de bain, plutôt que de se faire intimider à la cafétéria.

La découverte de la musique au milieu de l’adolescence lui amène enfin des amis. Mais pour se sentir membre de la gang, David se met à consommer de la drogue lui aussi. «Pour lui, la consommation, c’est devenu une façon de se faire aimer et de sentir bien», écrit la mère.

David continue d’avoir des bonnes notes au cégep. Il est accepté à l’université en biologie médicale. Il rêve de faire des recherches sur le cerveau.

Le jeune homme poursuit ses études, avec des pilules comme béquilles. Selon sa mère, David consomme des médicaments pour étudier, pour dormir, pour combattre l’anxiété. L’arrivée du GHB dans sa consommation ne va qu’empirer les choses

Désemparés, ses parents le voient devenir agressif, menteur. David abandonne ses études, enfile les petits boulots. Il consomme en solitaire, à la maison, parfois jusqu’à en perdre conscience. Ses parents le conduiront plusieurs fois à l’hôpital.

David décide de faire une première thérapie fermée avec l’organisme Portage en 2016. Cette thérapie sera suivie de 200 heures de travaux d’entretien ménager. Le ciel semble enfin s’éclaircir.

En 2018, le jeune homme participe avec ses parents à l’achat d’une entreprise. Il deviendra directeur des opérations. Il règle son premier dossier de possession de drogue et obtient l’absolution inconditionnelle.

La fragile sobriété de David craque après une dispute avec sa copine. Il prend du GHB en grande quantité et attend le «black-out». «C’était une mauvaise gestion des émotions de ma part», témoigne David. La juge Émond est plus directe. «Vous étiez encore dans la pensée que vous deviez geler vos émotions», constate-t-elle.

Depuis un an et demi, David n’a pas consommé. Il voit un intervenant social chaque semaine et a appris, dit-il, à nommer et à parler de ses émotions, même lorsqu’elles sont brutales. «Je vais continuer aussi longtemps que ça prendra», dit-il.

Il a changé complètement de cercle d’amis et s’entraîne à la course tous les matins. «Je suis heureux, résume-t-il, d’une voix douce. Pour la première fois, j’ai des buts, j’ai des rêves, je suis une autre personne.»

Il veut continuer à travailler avec ses parents et reprendre l’entreprise à leur retraite. Mais pour cela, il doit suivre des formations aux États-Unis, ce qui deviendra impossible avec une absolution conditionnelle, qui vaut comme une condamnation pour les autorités américaines, insiste Me Roberge.

«Soumettre le tout»

La procureure de la Couronne Me Andréanne Tremblay n’a pas une position facile. Ce genre de cas, une récidive, pourrait valoir un sursis de peine, afin de mettre l’accent sur la nécessaire dénonciation du fléau social qu’est la consommation de drogue. Et elle a devant elle un jeune homme chanceux, qui a toujours pu compter sur le soutien et l’amour de ses parents.

Franche, Me Tremblay observe que le dossier de David est un de ceux où elle a vu l’accusé mettre le plus d’efforts pour se reprendre en main. 

Elle va donc «soumettre le tout» à la juge, l’expression, pleine de retenue, utilisée par les procureurs lorsqu’ils ne veulent pas s’opposer formellement à une demande de la défense.

La juge Émond voit bien que l’absolution sans condition est dans l’intérêt de David. Et elle ne croit pas que cette décision ira à l’encontre de l’intérêt public. «Vous étiez la victime de votre crime et vous vous êtes mobilisés par vous-même», note la juge.

Avant d’être absous, David a fait un don de 1000$ à la Fondation Gilles-Kègle et un autre de 500$ à la Maison Lauberivière. 

Il est ensuite reparti avec ses parents, après avoir serré la main de son avocat, qui fait le vœu de ne plus jamais revoir ce client dans les corridors du palais de justice.

* Prénom fictif